LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS ET LES GUERRES THRACES AU DÉBUT DU Ier SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE

COMMUNICATION LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS ET LES GUERRES THRACES AU DÉBUT DU Ier SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE, PAR M. OLIVIER PICARD, CORRESPONDANT DE L’ACADÉMIE Les rapports étroits que Thasos, située au bord du continent thrace, a entretenus avec les peuples de l’intérieur ont toujours eu des effets importants sur la politique monétaire de la cité. Les premières monnaies, qui représentent l’enlèvement d’une ménade par un silène, sont si proches des statères émis par différents peuples du Pangée, où le ravisseur est remplacé par un centaure, qu’on peut parler d’une alliance monétaire pour l’exploitation des mines d’argent. J’avais, en 1982, attiré l’attention de l’Académie sur les imitations de monnaies thasiennes frappées à la fin du Ve siècle et au IVe par différents princes thraces installés au-delà du Rhodope1. La série que je voudrais étudier aujourd’hui se situe à la fin du monnayage hellénistique de la cité. Elle est constituée par des tétradrachmes qui reprennent les types du IVe siècle, la tête de Dionysos au droit et Héraclès en pied au revers, en les rajeunissant : Dionysos est maintenant représenté sous les traits d’un adolescent, à la coiffure particulièrement savante, et Héraclès debout, la léonté sur l’épaule, la main droite sur sa massue, est figuré au même âge (fig. 1). C’est un monnayage extrêmement abondant. Les trésors monétaires ont donné quelque quinze mille tétradrachmes frappés par plus de quatre cents coins de droit2. À cette époque, dans le monde grec, seuls les tétradrachmes stéphanéphores d’Athènes font mieux avec 1 136 coins de droit3. Une telle puissance financière ne laisse pas d’étonner pour une ville dont la prospérité paraît avoir décliné depuis son passé archaïque. L’ethnique QASIWN et le nom du dieu, HRAKLEOUS SWTHROS ne laissent apparemment aucun doute sur l’origine du monnayage. 1. O. Picard, Monnayage thasien du Ve siècle av. J.-C., Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 1983, p. 412-424. 2. I. Prokopov, Die Silberprägung der Insel Thasos, Berlin, 2006, en catalogue 3 000, frappés par 398 coins de droit. La majorité de ces pièces ont été vendues à l’étranger et passent régulièrement dans les catalogues de vente. Je me référerai à ses classements. 3. M. Thompson, The Athenian New Style Coinage, New York, 1961. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 465 22/03/2010 13:25:08 466 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS FIG. 1. – Tétradrachme de la première émission, . Pour autant, celui-ci n’a pas circulé dans le monde grec, en dehors des premières émissions. On ne les trouve pas dans les ports de la mer Égée avec lesquels Thasos était en relations régulières. La presque totalité des quelque trois cents trésors dénombrés à ce jour a été retrouvée dans les Balkans, depuis le Rhodope, la chaîne de montagne qui ferme la Thrace égéenne, alors fortement hellénisée et aujourd’hui grecque, jusqu’aux Carpates au Nord du Danube (voir fig. 14). Pour expliquer le paradoxe d’une telle circulation, T. Reinach, approuvé par M. Rostovtzeff, proposait de voir dans ces pièces une sorte de monnayage provincial romain, que les autorités romaines auraient autorisé afin de faciliter la reprise du commerce entre la Grèce et le continent thrace4. C’est aussi dans cette région qu’ont été frappées de très nombreuses imitations « barbares » qui dérivent manifestement des types thasiens ; elles doivent leur nom à la maladresse du graveur et à l’incapacité de certains à reproduire les lettres grecques. Aussi, M. Crawford, qui ne croyait pas au grand commerce entre l’Égée et les Balkans, estimait que « pratiquement toutes les émissions thasiennes trouvées dans les trésors de Bulgarie et de Roumanie étaient des imitations »5, sans d’ailleurs analyser plus précisément le phénomène. Le numismate roumain I. Prokopov, qui parle de « römisches Geld im griechischen 4. T. Reinach, L’anarchie monétaire et ses remèdes chez les Anciens Grecs, Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 38, Paris, 1911, p. 351-364. M. Rostovtzeff, The Social and Economic History of the Hellenistic World, Oxford, 1941, p. 1510. L’interprétation commerciale est encore celle de J. Pouilloux – C. Dunant, Recherches sur les cultes et l’histoire de Thasos II, Études thasiennes 5, 1958, p. 5-9. 5. M. Crawford, Coinage & Money under the Roman Republic, Londres, 1985, p. 131-32. A. Meadows, Coins Hoards 9.265, Londres, 2002, p. 256-8, qualifie systématiquement d’imitations ces pièces. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 466 22/03/2010 13:25:08 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 467 Gewand »6, pense que Rome, se refusant à intervenir dans les processus financiers et économiques de la province de Macédoine nouvellement créée, aurait redonné vie à un vieux monnayage de la région pour y faire renaître les échanges commerciaux. À travers des mécanismes financiers qui ne sont pas explicités, le grand nom de Rome paraît fournir une réponse à toutes les questions que posent les caractères particuliers de ce monnayage. Pour analyser ces particularités, il faut partir des types euxmêmes, et surtout de l’image du droit, telle qu’elle se présente dans la première émission. Le dieu porte une couronne de lierre qui part en biais de la nuque, où elle est cachée par les torsades7 de cheveux, jusqu’au haut du front, ainsi qu’une mitra visible sur le front, qui sort de dessous la couronne de lierre. Ses longs cheveux forment un chignon qui est obtenu par la réunion de deux grosses mèches torsadées : l’une réunit les cheveux ramenés en arrière depuis le front jusqu’à ce qu’ils passent sous la taenia et soient torsadés au-dessus de l’oreille, l’autre est faite des mèches relevées depuis la nuque ; les deux sont réunies pour former une seule grosse boucle qui est peut-être fixée à l’attache de la couronne, mais ce détail est caché par le chignon. S’y ajoutent des mèches folles sur le cou. Sur des exemplaires tardifs, le point qui apparaît quelquefois au centre de la boucle pourrait marquer soit l’attache de la couronne par derrière, soit la pointe finale du chignon fixée à l’attache de la couronne. Ces différents traits de la coiffure de Dionysos seront repris par les graveurs jusqu’à la fin de cette série et seule leur évolution permet de suivre les transformations, pour ne pas dire les déformations, que le type subira par la suite. Trois exemplaires de la première émission, marqués du monogramme 8 ont été trouvés dans un trésor enfoui près d’Apollonia d’Illyrie, qui comprenait des stéphanéphores athéniens des premières émissions, ainsi qu’un abondant monnayage épirote qui va jusqu’à la troisième guerre de Macédoine. L’enfouissement est donc à placer vers 168 ou peu après, ce qui montre que la série a été créée, comme les stéphanéphores ou les tétradrachmes contemporains de Chalcis 6. I. Prokopov, op. cit. (n. 2), p. 19-20. Dans une étude parue dans la Revue belge de Numismatique et de Sigillographie 154 (2008), p. 31-54, F. de Callataÿ parle lui aussi de « monnayage romain ». 7. Le mot est utilisé en passementerie plus qu’en coiffure. Mais il permet de distinguer mèches et autres formations capillaires. 8. Le monogramme sera repris plus tard dans des émissions certainement plus récentes que Prokopov classe dans ses groupes I-IV. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 467 22/03/2010 13:25:09 468 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS et d’Erétrie, dans les années précédant le conflit9. Les émissions qui suivent cette première frappe semblent avoir été de faible volume et, faute de trésor, elles sont difficilement datables (fig. 2). Ce n’est que plus tard que débutent les frappes massives présentes dans les trésors des Balkans. Le type reste le même (fig. 3), mais le style a sensiblement évolué, surtout au droit. Dionysos garde la même coiffure, mais la tête a une forme carrée, au sommet désormais aplati et non plus rond. Cet aplatissement est accentué par le déplacement de la couronne, qui est presque toujours portée plus haut sur la tête, la pointe des feuilles supérieures montant jusqu’au bord de la calotte crânienne, d’où se détachent parfois quelques mèches folles. On reconnaît les deux torsades, mais leur style est beaucoup plus schématique. Il est très difficile de distinguer des émissions de cette époque, car les marques secondaires qui accompagnent le type de revers, lettres ou monogrammes, ne jouent que très partiellement le rôle de marqueur d’une émission qui est ordinairement le leur. Certaines apparaissent bien sur des ensembles de revers dont le style des droits est homogène : c’est le cas d’un groupe de pièces au monogramme , où la torsade a un aspect bien particulier : sa courbure évoque un peu la forme d’une trompe d’éléphant, les grosses mèches qui la forme dessinant des annelets (fig. 4-5). Mais le même monogramme apparaît également sur des groupes stylistiques très différents10 : il est associé à une tête encore ronde (fig. 6), qui appartient à un stade antérieur de l’évolution, tandis que la seconde, beaucoup plus maladroite (fig. 7), s’éloigne du modèle. Sur la plus grande majorité des pièces, les différents monogrammes sont associés à des styles de gravure si hétérogènes qu’ils ne peuvent pas permettre d’identifier des émissions et ne jouent donc pas le rôle de marque de contrôle qu’ils remplissent ordinairement. Nous ne savons pas quel était leur rôle, ce qui ne permet pas pour autant de supposer qu’ils n’en avaient pas. La reconstitution des groupes stylistiques fournit dès lors le seul moyen de suivre l’évolution de la série11. 9. H. Ceka, « Le trésor de numismatique de Bakërr (Fieri) », Studia Albanica, 1972, p. 49-68, pl. I-VI, qui reproduit l’un d’eux. Depuis, ces pièces ont été volées. O. Picard et S. Gjongecaj, « Apollonia et le monnayage épirote : le trésor de Bakërr », Revue Numismatique 157, 2001, p. 223-49, pl. 11-24. F. de Callataÿ préférerait une chronologie légèrement plus basse, ce qui ne change rien ici. 10. I. Prokopov le répartit entre ses groupes XII, XIV-XVI et XIX. 11. C’est manifestement l’ambition d’I. Prokopov, même s’il n’explicite pas comment il définit ses « groupes » et ses « classes ». Mais un autre observateur est tenté de faire un classement différent. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 468 22/03/2010 13:25:09 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 469 FIG. 2. – Tétradrachme du début de la série, M. FIG. 3. – Évolution du style de la tête de Dionysos. FIG. 4. – Un exemple du style de Dionysos . SE01_4avril_CRAI08_2.indd 469 22/03/2010 13:25:10 470 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS FIG. 5. – Un exemple du style de Dionysos . FIG. 6. – Tétradrachme du milieu de la série . FIG. 7. – Imitation du même. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 470 22/03/2010 13:25:12 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 471 Tétradrachmes à types thasiens et guerres thraces Le choix du tétradrachme, qui est par excellence la monnaie de la guerre, et la carte de la distribution de ces pièces conduisent à penser que les nouvelles émissions sont liées aux guerres thraces qui font rage à partir de 119. Dans ces combats, les autorités romaines de la province de Macédoine et leurs alliés de la côte thrace sont, dans les premières années, sur la défensive. Depuis le règne de Philippe II jusqu’à la fin du royaume, des contingents de plus en plus importants des peuples de la péninsule avaient été enrôlés dans les armées macédoniennes, le versement des soldes se traduisant par l’arrivée massive de tétradrachmes de Philippe II, puis d’alexandres dans les Balkans. Cet afflux de monnaies s’était accompagné de la frappe d’imitations à ces types dans la région12. Quand la Macédoine n’enrôlait plus, ces guerriers cherchaient à s’emparer par les armes de l’argent que leurs services ne leur permettaient plus de gagner régulièrement. Depuis le IIIe siècle, l’histoire de la région est scandée par la succession de raids de pillage, dont le plus célèbre est celui de 280, dirigé par les Scordisques13. La suppression du royaume puis la création de la province de Macédoine mettent fin à l’espoir des Thraces de trouver un engagement au service de l’État voisin. Déjà, Andriskos avait trouvé son meilleur soutien chez les Thraces et plusieurs tentatives d’invasion s’étaient succédées14. La plus importante, qui ouvre une longue période de conflits où l’armée de la province subit de graves revers, est le raid de 119 dirigé par le peuple celte des Scordisques, associés aux Maides et à divers Thraces : le proconsul Sextus Pompée est battu et tué15. Le rétablissement de la situation, opéré par le questeur M. Annius, est évoqué par le décret en son honneur voté par la petite Ainsi, je ne vois pas ce qui distingue le droit B1 et même B2 de ceux du groupe I. La seule pièce du groupe III est inclassable. Le groupe IV est à mon avis plus tardif. À partir du groupe V, l’évolution de la tête présente certains des traits des émissions massives qui sont plus tardives. 12. C. Preda, Monedele geto-dacilor, Bucarest, 1973, p. 27-47 ; Istoria monedei in Dacia preromana, Bucarest, 1998, p. 97-102. 13. Les Scordisques sont des Galates installés entre le Danube et la Save. Mais les historiens tardifs qui les mentionnent régulièrement dans des combats en Thrace, confondent parfois les deux peuples, par ex. saeuissimi omnium Thracum Scordisci fuere, Florus I, 39 ; Orose, V, 23, 18 ; Ammien Marcellin, XXVII, IV, 2 : et partem earum [Thraciarum] habitauere Scordisci. 14. Licinius Nerva en Macédoine en 143 et 142 réprime une tentative d’usurpation ce qui lui vaut le triomphe, Varo, Rerum Rusticarum, II, 4,1-2. En 141, D. Iunius Silanus fait face à une attaque des Scordisques, Tite-Live, Per. Oxy., 53-54. F. Papazoglou, The Central Balkan Tribes in Pre-Roman Times : Triballi, Autariates, Dardanians, Scordisci and Moesians, Hakkert, Amsterdam, 1978, p. 286. 15. F. Papazoglou, op. cit., p. 291-294. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 471 22/03/2010 13:25:15 472 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS cité de Lété, un peu au Nord de Thessalonique, qui le loue « d’avoir rétabli la situation avec courage »16. M. Annius ne disposait que des ressources financières de la province, à une époque où le denier est absent de la région. Une des mesures qu’il prit dans l’urgence a laissé des traces dans les trésors monétaires. Des sommes considérables en stéphanéphores athéniens sont parvenues alors en Macédoine. Tandis que jusque là ce monnayage n’était attesté que dans un seul dépôt, quatre émissions athéniennes datant des années de peu antérieures à la crise, peutêtre 126/5 à 123/2, arrivent dans la province de manière si soudaine et dans des proportions si grandes que l’on a pu parler d’un « phénomène propre à la circulation monétaire en Macédoine »17. La monnaie athénienne est associée aux tétradrachmes thasiens dans vingt-deux trésors des Balkans. La coïncidence chronologique de cette arrivée massive avec le désastre de l’armée romaine, qui exigeait de trouver de l’argent partout où il y en avait, à un moment où la province ne frappait peut-être pas encore monnaie18, amène à conclure que ces sommes proviennent de réquisitions, accompagnées sans doute de levées d’hommes, faites par les autorités romaines dans la péninsule grecque : ce monnayage a servi aux mêmes opérations que les tétradrachmes à types thasiens ou les monnaies de Macédoine. Le rétablissement opéré alors ne suffit pas à mettre la province à l’abri puisqu’en 114, le consul M. Porcius Cato est lui aussi battu 16. Syll3, 700, l. 10-34. Il faut citer tout le passage : après la défaite et la mort de Sextus Pompée, « le questeur Marcus intervint à la tête des troupes placées sous ses ordres, mit en fuite les adversaires, récupéra les corps et tua beaucoup d’entre eux ; il s’empara de nombre d’armes et de chevaux ; soucieux de la sécurité des détachements placés dans des positions avancées, il les rappela dans le camp ; lorsque, quelques jours plus tard, les cavaliers Galates attaquaient en plus grand nombre encore et que s’était joint à eux le prince des Maides, Typas, à la tête d’une masse énorme, il repoussa l’assaut des Barbares, sans juger nécessaire d’appeler d’autres soldats en renfort parmi les Macédoniens, car il ne voulait pas accabler les cités par les réquisitions : il préférait laisser la foule accomplir ses tâches ; sortant du camp avec les soldats dont il disposait, sans reculer devant les dangers et les souffrances, il les rangea en ordre de bataille et vainquit les ennemis au combat grâce à la providence des dieux, il en tua beaucoup dans l’engagement au corps à corps, il en captura d’autres vivants, il s’empara de nombre d’armes et de chevaux ; ayant de la sorte rétabli la situation avec courage, il s’efforce de transmettre à ses successeurs dans la province une population à l’abri des pillages et dans la situation la meilleure ». 17. I. Touratsoglou, « The Adam Zagliveriou/1983 Hoard in the Museum of Thessaloniki, (Athenian “New Style” Tetradrachms in Macedonia », Nomismatikav Cronikav 8, 1989, p. 7-20. F. de Callataÿ, « Athenian “New Style” Tetradrachms in Macedonian Hoards », American Journal of Numismatics 1991-1992, p. 11-20. Un nouveau trésor, trouvé en 1996, confirme cette arrivée massive et apporte une liaison de coins montrant que les quatre émissions sont consécutives, A. R. Meadows, Coin Hoards 9.265, 2002, p. 256-257. 18. Chronologie des émissions macédoniennes : A. Burnet, « Aesillas : two new Hoards », Coin Hoards 7, 1985, p. 54-67. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 472 22/03/2010 13:25:15 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 473 par les envahisseurs conduits par les Scordisques. Les Thraces sont mieux identifiés lors de la campagne menée en 109 par le proconsul M. Minucius Rufus qui traverse l’Hebros gelé et dévaste les campagnes besses. Le pays des Kainai, sur la côte à l’est de l’Hebros et au nord de la Chersonnèse de Thrace est conquis par M. Didius en 10019. À ces détails près, ces guerres sont très mal connues du fait des lacunes de l’historiographie tant grecque que romaine dans ces années et on ne peut dresser qu’un maigre tableau de la succession des campagnes20. Cependant la mention des incursiones Thracum in Macedoniam populationesque revient régulièrement dans les Periochae. La mainmise par Mithridate VI sur les cités du Pont gauche n’a pu que soutenir l’ardeur des Thraces à piller des régions riches dont la défense était mal assurée. Les Thraces sont comptés parmi les alliés du roi dans le discours où son représentant détaille devant une mission envoyée par le Sénat l’importance de ses forces (Appien, Mithr., 53). Ils appuient l’armée de Mithridate qui envahit la Grèce en 88. Orose place sous le proconsulat de Saturninus l’incursion d’un roi barbare cum magnis Thracum auxiliis, qui dévaste toute la Macédoine avant de retourner dans son pays. Thasos est alors assiégée et toute la côte resta un certain temps sous le contrôle des Thraces. La campagne punitive que Sylla mena contre eux en 85 n’empêcha pas en 84-83 le raid de troupes illyriennes et thraces qui, comme en 280, réussirent à descendre vers le Sud jusqu’au sanctuaire de Delphes qui est pillé21. Il faut attendre, dans les années 75-72, les campagnes de C. Scribonius Curio et de Marcus Lucullus, moins célèbre que son frère dont Plutarque rédigea la Vie, pour que le calme soit rétabli dans la région et que prenne fin la période où les guerres thraces sont financées par le monnayage à types thasiens. Dans ces conflits, il n’est pas douteux que Thasos ait résolument suivi la politique favorable à Rome qui est la sienne depuis qu’elle a recouvré sa liberté en 196, grâce à Flamininus. Les menaces que les incursions thraces faisaient peser sur ce qui restait de ses 19. Jordanes, De summa temproum, 219, Monumenta Germaniae antiquae, V, 1. Le lieu des son action est connu grâce à la lex de provinciis praetoriis, voir M. Crawford (éd.), Roman Statutes, 1996, 12, Cnide IV, l. 8-10, commentaire p. 264. Cf. M. Hatzopoulos et L. Loukopoulou, Two Studies in Ancient Macedonian Topography, Mélétèmata, 1987, p. 74-80. 20. On trouvera les références et les textes dans le tableau « les magistrats romains et les guerres thraces » en fin de l’article p. 489-493. 21. L’épisode est étudié par G. Daux, Delphes au IIe et au Ier siècle, Paris, 1936, p. 392-397. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 473 22/03/2010 13:25:15 474 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS possessions continentales22 n’ont pu que contribuer à l’ancrer dans le camp de Rome. L’histoire de la cité à cette époque n’est que très faiblement éclairée par quelques inscriptions. Nos informations les plus précises concernent la résistance acharnée que Thasos a opposée aux armées pontiques dans les années 88-86 et les avantages que lui a valus cette attitude courageuse23. Depuis un certain temps déjà, la cité s’était choisi un patron dans la haute aristocratie romaine en la personne d’un Pompée, peut-être le Sextus Pompée tué dans le raid des Scordisques en 11924. Quatre décrets honorifiques, datables par l’écriture de la fin du IIe siècle, votés par les cités de Samothrace, Lampsaque, Assos et Rhodes en l’honneur des trois fils de Pempidès25, montrent que ces Thasiens étaient considérés dans d’autres cités comme les personnes les mieux à même de les introduire auprès du gouverneur romain de Thessalonique et de leur concilier les bonnes grâces de ce haut personnage : les services qu’ils rendaient ainsi sont suffisamment importants pour qu’ils soient récompensés par l’octroi du droit de cité. Pour les opérations à mener en Thrace, Thasos offrait une base arrière sûre, avec un port commercial actif et un port fermé accueillant aux flottes de guerre. Le monnayage à types thasiens Au début de ces guerres, le financement des opérations conduites par les gouverneurs de Macédoine s’est fait uniquement avec les ressources locales. Après un afflux massif en 119, les tétradrachmes athéniens n’arrivent plus qu’en faibles quantités. Les deniers romains, accompagnés des drachmes de Dyrrachion et d’Apollonia, n’apparaîtront qu’après 80. Les principaux monnayages utilisés dans ces opérations se répartissent en deux catégories bien distinctes : – les monnayages macédoniens, qui comprennent les émissions de Macédoine première, dont on connaît 160 coins de droit26, 22. Les menaces sur la chôra d’une autre cité, Abdère sont rappelées par K. ChryssanthakiNagle, L’histoire monétaire d’Abdère en Thrace, Mélétèmata 51, 2007, p. 314-316. 23. J. Pouilloux et C. Dunant, op. cit. (n. 4), p. 37-53. 24. Un de ses descendants est qualifié de pavtrwn ejx progovnwn, J.-Y. Empereur-A. Simossi, Inscriptions du port de Thasos, Bulletin de Correspondance hellénique 118, 1994, n° 3, p. 412-415. O. Picard, « Thasos et sa monnaie au IIe siècle », dans Recherches récentes sur le monde hellénistique, R. Frei-Stolba et K. Gex (éd.), Berne, 2001, p. 282. 25. J. Pouilloux et C. Dunant, op. cit. (n. 4), n° 169-172, p. 18-35. Sur le décret de Lampsaque, J. Tréheux, Bulletin de Correspondance hellénique 77, 1953, p. 426-443. 26. I. Prokopov, The tetradrachms of First Macedonian Region, Sofia, 1994. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 474 22/03/2010 13:25:15 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 475 et celles aux types de LEG MAKEDONWN27, qui sont à placer au moment de ces guerres, ainsi que les monnaies à la tête d’Alexandre signées au nom d’Aesillas28, frappées par juste cent coins de droits. – les monnayages aux types de deux cités grecques de Thrace : Thasos qui a utilisé plus de quatre cents droits et Maronée, dont le corpus29 compte cent-neuf coins de droit. Les monnaies à types thasiens se situent donc au premier rang de la production du temps. Tous ces monnayages se retrouvent mélangés dans les trésors de Thrace, mais dans les territoires grecs, leurs zones de circulation sont bien distinctes : les trésors de numéraires macédoniens trouvés en Macédoine30 ne comportent pas de monnaies des cités de Thrace. Sur la côte thrace, deux cités seulement sont impliquées. Les deux grandes cités d’Abdère et d’Ainos ne participent pas à ce numéraire de guerre, même si elles se sont comportées, elles aussi, en fidèles alliées de Rome dans la guerre mithridatique31. Thasos et Maronée, qui ne font pas partie de la province, mais à qui Rome doit son appui en tant qu’alliées et amies32, frappent des tétradrachmes qui pèsent sensiblement le même poids, et dont les types sont si proches qu’un utilisateur inattentif pourrait les confondre. Les droits des pièces de Maronée (fig. 8) présentent la même tête de Dionysos, qui est couronné et coiffé de la même manière. Au revers, l’Héraclès thasien est remplacé par Dionysos, qui prend très vite (dès le troisième revers) la même épiclèse de Sôter et qui garde la pose du dieu thasien, ce qui ne va pas sans difficulté : nu de trois quarts à gauche, une draperie sur le bras gauche, il tient une grappe de raisin de la droite, au lieu de la massue, et, curieusement, deux férules 27. A. Burnett, Coin Hoards 7, 1985, p. 55-56. 28. R. A. Bauslaugh, Silver Coinage with the types of Aesillas the quaestor, Num. Studies 22, Am. Num. Society, 2000. 29. E. Schönert-Geiss, Die Münzprägung von Maroneia, Berlin, 1987, p. 64-85 : 378 combinaisons de monogrammes, 109 droits et 346 revers, 857 pièces. 30. Ainsi, Macédoine S-O 1981, Coin Hoards 7, 133 ; Siderokastro 1961, Inventory of Greek Coin Hoars (IGCH) 642, Kerasia IGCH 653. Nos pièces ne se trouvent que dans deux trésors macédoniens IGCH 479 et 480, qui ne font sans doute qu’un seul et CH IX, 264. 31. K. Chryssanthaki-Nagle, op. cit. (n. 22), p. 315-316. 32. Le sénatus-consulte pris après la guerre, J. Pouilloux et C. Dunant, op. cit. (n. 4), n° 174, p. 40-41, mentionne, D 3-4, la filiva et la summaciva qui liait Thasos à Rome ; de même, le traité avec Maronée, datée de 167, L. Loukopoulou et aliae, Epigrafev~ th~ Qravkh~ tou Aigaivou, Athènes, KERA, 2005, E 168, p. 339, l.10. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 475 22/03/2010 13:25:15 476 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS de la gauche33. On peut parler à cette époque d’une communauté iconographique propre aux monnaies des cités grecques de la Thrace égéenne, qui les distingue des monnayages macédoniens. Alors que le type de Dionysos avait été créé à Thasos un peu avant 170, l’image que Maronée adopte n’est plus l’oeuvre magnifique du début et le type thasien a sensiblement évolué entre temps. Les rapprochements entre des coins de droit de deux séries sont nombreux tout au long de la production34. N’en citons qu’un seul ici : un graveur a donné à la torsade et à la boucle du chignon une forme que l’on peut comparer à une corne d’abondance horizontale, que l’on reconnaît aussi bien sur le droit Prokopov 382 que sur les premières émissions de Maronée (fig. 9). D’autres rapprochements peuvent être établis dans la suite de l’évolution35. Cela noté, les rapprochements sont plus dans l’image que dans l’exécution. On ne connaît pas de liaison de droits entre les deux monnayages et l’aspect général des pièces indique que les graveurs ne sont pas les mêmes. Par delà la parenté qui les réunit, un point confirme que ces monnayages constituent des séries parallèles et distinctes. Les systèmes de lettres ou monogrammes accompagnant les revers sont différents : les indications sont beaucoup plus nombreuses et complexes à Maronée où elles ont été interprétées, apparemment à tort, comme désignant une succession d’émissions annuelles, tandis que les tétradrachmes à types thasiens n’en utilisent qu’un petit nombre. Les pièces à types maronitains sont un peu plus légères que celles à types thasiens. Un examen un tant soit peu attentif les distingue donc aisément. L’étude des bronzes confirme que les cités ont suivi deux politiques monétaires différentes : à Maronée, la frappe des tétradrachmes s’accompagne de l’émission d’un volume considérable de pièces en bronze aux mêmes types, dont il est difficile de déterminer 33. C’est le narthex, attribut ordinaire de Dionysos et non une double lance, comme on l’a souvent pensé. 34. Un des rapprochements les plus nets s’établit entre un groupe stylistique caractérisé par une grande tête, dont les cheveux descendent de la taenia par une large bande en biais et une torsade horizontale : c’est un style que des rapprochements permettent de dater des années 90 (M 1168, Th 386-390, Prokopov groupe X, mais aussi 977, groupe XIII, où les deux mèches sur le cou sont très proches). Dans un tout autre style, on rapprochera la torsade et le chignon annelé de Th 1044 (groupe XIV, droits CB 7 à CB 13) de M. 1026 (dr. 19). La tendance à l’aplatissement de la tête du dieu se renforce. 35. Prokopov, p. 18, retient le D CD = 1090 à Thasos et 1004 Maronée (mais les deux torsades sont distinctes sur la pièce de Thasos, ce qui n’est pas le cas à M) ; le droit BB à Thasos et Maronée 986 ; les droits Ka6-7 et 1068. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 476 22/03/2010 13:25:16 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 477 FIG. 8. – Tétradrachme de Maronée du début de la série. FIG. 9. – Tétradrachme à types thasiens de même style. la valeur dans le numéraire de la cité ; Thasos utilise pour ses échanges internes des monnaies de bronze dont les types se rattachent à la tradition numismatique de la cité et qui présentent toutes les caractéristiques des monnayages poliades. Ces observations permettent de mesurer la part d’autonomie des deux cités dans ces monnayages. L’emprunt des types monétaires de Thasos par Maronée ne saurait être fortuit, ce qui montre que les deux voisines ont voulu à la fois rapprocher leur contribution et la distinguer clairement des monnayages d’origine macédonienne. La modification de certains détails du revers par Maronée et la séparation des processus de la frappe, tant chez les graveurs que dans les marques secondaires, indiquent que ces monnayages sont toujours à ce moment contrôlés par les cités : on voit mal pourquoi des imitateurs auraient créé une variante maronitaine et encore moins comment Maronée aurait adapté son monnayage de bronze à des imitations qui lui échappaient. Nous ne sommes pas capables de déterminer comment s’opérait ce contrôle de la cité ni à quoi servait le système des monogrammes, mais l’emploi de deux systèmes SE01_4avril_CRAI08_2.indd 477 22/03/2010 13:25:16 478 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS différents à Thasos et à Maronée montre qu’ils remplissaient une fonction précise. Une autre preuve de la spécificité de chacun de ces monnayages est fournie par les surfrappes. F. de Callataÿ36, qui a souvent attiré l’attention sur elles, en a réuni trente et un exemples. Elles sont faites sur des monnaies de même poids, toujours des tétradrachmes au poids de l’étalon attique du moment, provenant toujours de monnayages utilisés dans ces conflits par les deux camps : sur les seize pièces surfrappées par les Thasiens, quinze viennent d’Athènes ou de Macédoine (Aesillas), une seule (un lysimaque de Byzance) du camp adverse ; en revanche, seuls six des quinze tétradrachmes37 thasiens surfrappés l’ont été par des ateliers du camp adverse, les autres ont été repris par des monnayages alliés. On a même surfrappé un tétradrachme maronitain sur une pièce thasienne : la très grande parenté des types n’amenait cependant pas à les confondre et les autorités monétaires les distinguaient bien. En revanche, aucune surfrappe n’a été constatée sur des imitations de style barbare. Il apparaît donc que les partenaires de la coalition réunie sous l’autorité de Rome prêtaient attention aux espèces qu’ils employaient. Certaines émissions à types thasiens ont été frappées par des autorités qui ne sont sûrement pas thasiennes. Quatre ensembles sont à distinguer. Des pièces portent un monogramme où l’on reconnaît le nom de Q. Bruttius Sura, leg(atus) pro q(uaestore), qui fut en fonction sous le gouvernorat de C. Sentius Saturninus, proconsul de Macédoine en 93-87 (fig. 10). Les textes nous disent que, lors de la première guerre mithridatique, Sura eut à combattre Archélaos en Thessalie et en Béotie. Les monnaies montrent que ce magistrat intervint également en Thrace égéenne, sans doute lors du siège de Thasos. Ces pièces ont été frappées par deux coins de droit38, qui sont associés également à des tétradrachmes à types thasiens marqués de la lettre M. Les droits se rattachent à un groupe au style caractéristique : la torsade supérieure est faite de trois lignes parallèles, puis de trois mèches à 120 degrés, se terminant par une sorte de crosse collée à la 36. F. de Callataÿ, Revue belge de Numismatique 154, 2008, p. 31-54. 37. Le cas d’un tétradrachme de Ténédos reste incertain. 38. Ces pièces ont été étudiées par F. de Callataÿ, « The Coins in the name of Sura », Coins of Macedonia and Rome, Essays in honour of Charles Hersch, Spink, 1988, p. 112-117. Le droit 1 de Callataÿ correspond au droit DD1 (groupe XVI) de Prokopov, qui ajoute deux pièces de Gotha. 02 R33a Call = Prokopov 1199. Les revers sont différents. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 478 22/03/2010 13:25:18 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 479 FIG. 10. – Tétradrachme de Q. Sura. FIG. 11. – Tétradrachme au monogramme d’Aesyllas . nuque ; les deux feuilles de lierre remplissent entièrement l’espace entre la couronne et la torsade ; les feuilles de lierre du haut sont surmontés par des cheveux. Un deuxième responsable paraît bien être l’Aesillas bien connu par ses émissions en Macédoine, à défaut d’autre source d’information39 : on a proposé de reconnaître son monogramme sur un petit groupe de pièces (fig. 11), même si le dessin du monogramme implique une graphie avec un Y, alors qu’en latin le nom est écrit avec un I. C’est un lot comprenant six coins de droits associés à et . Le style, assez schéd’autres revers aux monogrammes matique, se reconnaît dans un groupe important de tétradrachmes à types thasiens : une tête au sommet plat, avec une couronne de petites feuilles que couvre une mèche folle, une torsade faite 39. R. Ruse, Numizmatika 15-2, 1981, p. 41-42. La proposition est reprise par R. A. Bauslaugh et par I. Prokopov. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 479 22/03/2010 13:25:18 480 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS de deux grosses mèches, une boucle dessinant une petite crosse (fig. 12). Une des pièces avec ce monogramme est surfrappée sur un Aesillas macédonien des premiers groupes, c’est-à-dire sans doute du temps du gouvernorat de Sura. Bauslaugh suggère de placer cette surfrappe au moment de la guerre mithridatique40, ce qui est possible, mais pas assuré. Le troisième groupe remarquable est signé de l’ethnique QRAKWN au lieu de QASIWN. Deux coins de droit sont partagés avec des pièces aux types thasiens41, dont le style est très proche des pièces au monogramme de Sura, mais dont le monogramme est celui d’Aesillas, bien que le style de ce groupe soit différent des pièces au monogramme . D’autres sont des imitations au style beaucoup plus rude, qui reproduisent le schéma des belles pièces dont elles doivent être contemporaines. On a proposé42 d’y voir des monnaies frappées par le sanctuaire de Dionysos chez les Odryses. C’est difficile à admettre, car, autant qu’on puisse en juger, les différents peuples thraces autonomes paraissent s’être désignés par leur nom propre et le nom Qrake~ est un ethnique générique utilisé par les Grecs et les Romains, mais rien n’indique l’existence d’un « État des Thraces ». Quand un roi thrace frappait monnaie, il le faisait à son nom, comme le Mostis, dont les types sont surfrappés sur un tétradrachme à types thasiens, mais dont le règne est très difficile à situer dans le temps et dans l’espace43, ou le Kotys que nous allons évoquer. Une dernière pièce retiendra notre attention (fig. 13). Les types thasiens sont bien reconnaissables. Il n’y a pas de monogramme. Le style en est beaucoup moins heureux, pour ne pas dire barbare. C’est la légende qui en fait l’intérêt : KOTUOS CARAKTHR, en excellent grec : « gravure de Kotys », c’est-à-dire émission de Kotys44. La tête de Dionysos est imitée des droits thasiens utilisés par le groupe de 40. R. A. Bauslaugh, op. cit. (n. 28), p. 91-94 et pl. 14. La pièce est connue par la vente Hirsch, 22-24 oct. 1962, n° 2334. La pièce, non recensée par Prokopov, est frappée par le Dr. AA2 (et non BB7) et par un revers nouveau. La légende de la planche attribue la pièce au trésor de Strojno. 41. Prokopov, BBa1 et BBd1. 42. I. Prokopov, « Les tétradrachmes thraces du type de Thasos », Nomismatikav Cronikav 2002, p. 83-87. Silberprägung, p. 57. L’hypothèse que les imitations, qui dérivent manifestement du « beau type », dateraient de la campagne de Crassus en 29-28, bien après la fin des imitations thasiennes, n’est guère défendable. 43. J. Youroukova, Coins of the Ancient Thracians, BAR, Suppl. Series 4, Oxford, 1976, p. 34-38. F. de Callataÿ, L’histoire des guerres mithridatiques vue par les monnaies, Louvain-laNeuve, 1997, p. 258-259. M. Hatzopoulos et L. Loukopoulou, op. cit. (n. 19), p. 80-81. Une autre pièce du Dr. BBd1 (Vente K028, Lanz) est surfrappée sur un Aesillas, qui appartient peut-être aux premières émissions. 44. Prokopov, 1860, droit HA 1.Une pièce a été trouvée dans le trésor de Coada Malului, à 23 km N de Ploieşti, Roumanie, IGCH 674 – Prokopov, n° 79. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 480 22/03/2010 13:25:20 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 481 FIG. 12. – Tétradrachme à types thasiens, proche du style d’Aesillas. FIG. 13. – Tétradrachme au nom de Kotys. Sura ou celui des Thraces, comme le montrent la stylisation de la torsade et le dessin des mèches sur la nuque. La pièce prouve que la pureté de la langue et la qualité de la gravure ne vont pas de pair, ce qui rend difficile l’identification des imitations dites barbares. Ce Kotys pourrait être le roi « des Thraces » qui, sous le gouvernorat de Sentius, étouffa dans l’œuf une velléité de révolte contre Rome, en renvoyant à son père le jeune ambitieux qui lui avait en vain demandé de l’aide45. Faute de comprendre la signification des marques secondaires et l’organisation du monnayage, il n’est pas possible de reconnaître exactement la part des non Thasiens, qu’ils soient Grecs, 45. Diodore, XXXVII, 5a : oJ ga;r neanivsko~ tovlmh/ kai; propeteiva/ diafevrwn, periqevmeno~ diavdhma kai; basileva Makedovnwn eJauto;n ajnadeivxa~, parekavlei tou;~ pollou;~ ajfivstasqai JRwmaivwn kai; th;n progegenhmevnhn Makedovsin pavtrion basileivan ajnakta`sqai... oJ de; jExhvkesto~ ajgwniavsa~ ejxevpemyev tina to;n diasafhvsonta Sentivw/ tw`/ strathgw/` th;n peri; to;n uiJo;n ajpovnoian. Diepevmyato de; kai; pro;~ Kovtun to;n basileva Qra/kw`n, ajxiw`n metapevmyasqai to;n neanivskon kai; peisai th~ ejpibolh~ ajposth`nai. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 481 22/03/2010 12:57:34 482 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS Romains ou Thraces, dans ces émissions à types thasiens. Celles-ci comprennent : – des pièces qui appartiennent au monnayage régulier de la cité, ce qui est le cas notamment des premières émissions ; – des pièces qui sont incontestablement frappées pour les guerres thraces par différentes autorités à l’intérieur du camp romain : faut-il alors parler « d’imitations », même si leur style est de plus en plus schématique ? ; – enfin des imitations au style de plus en plus fruste dont la grande majorité est à attribuer aux assaillants et qui ne nous concernent pas ici46. Il est possible d’identifier des exemplaires qui entrent sûrement dans l’une ou l’autre de ces trois catégories, mais l’étude des quelque 400 coins de droit m’a montré qu’il était illusoire de prétendre tracer une ligne de séparation claire et sûre entre les deux premières catégories, comme I. Prokopov a pensé pouvoir le faire entre les « monnaies originales », qui constituent ses groupes I à XI et les « tétradrachmes à types thasiens », dans lesquels il range les groupes XII à XX. Nous ne sommes pas en mesure de déterminer le moment où commence la frappe de monnaies qui cesseraient de relever des autorités thasiennes et nous ne pouvons pas non plus affirmer que les monnaies les plus récentes échappaient totalement à la cité. C’est pourquoi je préfère regrouper l’ensemble de ces frappes sous le nom générique des « tétradrachmes à types thasiens », dont le statut monétaire et la chronologie précise restent à établir. On a fait valoir que l’absence de ces monnaies dans les monnaies de fouille découvertes à Thasos indiquerait que ces pièces n’ont pas été frappées par la cité. En soit l’argument n’est pas déterminant : ainsi, les seuls statères au type de l’enlèvement de la ménade retrouvés à Thasos sont des pièces fourrées qui ont été confisquées dans l’antiquité. En revanche, la présence de marques non thasiennes et une confusion curieuse sur un revers, qui associe le type maronitain de Dionysos à l’ethnique QASIWN47, plaident pour l’existence également d’ateliers extérieurs à la cité. 46. C. Preda, op. cit. (n. 12). R. Göbl, Ostkeltischer Typenatlas, Brunswick, 1973. 47. Signalée par I. Iordanov, Numizmatika, 1974, p. 1-5 ; I. Prokopov, op. cit. (n. 2), p. 18. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 482 22/03/2010 13:25:22 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 483 Le financement des guerres et la circulation des monnaies L’ampleur de ces émissions contraste très vivement avec l’absence de monnayage thasien en métal précieux entre la fin du IVe siècle et le début du IIe et avec la faiblesse des frappes de la cité jusqu’aux guerres thraces48. Les commentateurs ont estimé de plus en plus nettement ces dernières années que le volume du monnayage excédait les possibilités financières de la cité. Cette apparente contradiction entre l’importance des émissions et la puissance financière supposée de la cité (dont nous ne savons rien) peut s’expliquer dès lors que l’on admet que le monnayage est fait de la réunion de sources de financement différentes. Thasos, qui était en première ligne dans les combats contre les Thraces, notamment en 88, a certainement apporté une contribution importante pendant toute la période. Mais il y en eut d’autres, qui proviennent, selon toute logique, aussi bien des cités de la zone côtière que des territoires thraces contrôlés par Rome. Nous connaissons mal les modalités des levées ou réquisitions faites par les magistrats romains49, mais, malgré leur brièveté, nos sources évoquent régulièrement des affaires d’argent. Il faut y ajouter les capitaux brassés par les marchands gravitant autour des armées, qu’ils devaient convertir en monnaies. Les guerres de Thrace ont été de grandes pourvoyeuses du commerce d’esclaves : M. Crawford a même cherché à expliquer le grand nombre de deniers républicains retrouvés en Roumanie par ce trafic, les acheteurs italiens s’étant rabattus sur la Thrace après que les victoires de Pompée sur les pirates en 67 aient tari leur précédente source d’approvisionnement50. L’hypothèse ne me paraît pas pouvoir suffire à rendre compte de la présence des deniers romains, mais l’importance de ce trafic ne saurait être sous-estimée. À partir d’un certain moment, selon l’heureuse formule de Plutarque51, la guerre nourrit la guerre, et l’argent pris est aussitôt recyclé, d’où les surfrappes. 48. Cette constatation oblige à écarter l’hypothèse que la cité continuait à exploiter des mines d’argent au IIIe siècle. 49. Le document le plus significatif est celui de l’octobolos eisphora levée en Messénie dans les années 80, donc à notre époque, cf. L. Migeotte, « L’organisation de l’oktobolos eisphora de Messène », dans Le Péloponnèse d’Epaminondas à Hadrien, C. Grandjean (éd.), Ausonius, 2008, p. 229-243. 50. M. Crawford, « Republican Denarii in Romania : the Suppression of Piracy and the Slave-Trade », Journal of Roman Studies 67, 1977, p. 117-124 et Coinage & Money under the Roman Republic, Londres, 1985, p. 229-233. 51. Plutarque, Pyrrhus, 26, 3 : « n’ayant pas d’argent, [Pyrrhus] cherchait une guerre pour nourrir son armée ». SE01_4avril_CRAI08_2.indd 483 22/03/2010 13:25:22 484 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS L’intervention dans ce monnayage d’autorités ni thasiennes ni même grecques confirme ce que les sources littéraires laissent entendre sur la variété des troupes engagées dans ces combats du côté romain. Nous ne savons rien de l’importance des contingents grecs. En revanche la participation de différents corps thraces est assurée. Certains peuples, en particulier les Denthélètes, avaient la réputation d’être de fidèles alliés de Rome. En dehors d’une brève allusion dans le Contre Pison, 8452, nos sources n’ont pas laissé la moindre attestation de combats menés par ces troupes dans la péninsule balkanique. Mais deux exemples de l’engagement de corps auxiliaires hors des Balkans laissent penser que la pratique fut assez répandue. Le premier est fourni par la carrière de Spartacus, avant qu’il échoue dans une schola de gladiateurs. Maide d’origine, il avait servi dans un de ces corps : de stipendiario Thrace miles, de milite desertor, inde latro, deinde in honorem virium gladiator53. D’autre part, leur désertion et le châtiment qui leur fut infligé par Metellus54 nous apprennent que des Thraces ont été engagés dans des opérations extérieures : deux ailes de cavaliers thraces furent envoyées en Afrique. C’est à payer la solde de ces troupes engagées dans les guerres thraces que l’argent était manifestement destiné55. Les pièces que nous avons examinées jusqu’à présent ont été frappées par le camp romain. Au contraire la quasi-totalité des découvertes de ces monnaies a été faite en territoire ennemi : ce sont des prises de guerre. Les trouvailles ne sont pas concentrées dans des villes ou des lieux commerciaux mais sont dispersées à travers de vastes territoires. Résumons les indications que fait apparaître la cartographie des trésors (fig. 14)56. En tenant compte de l’incertitude qui pèse sur la localisation des habitats des différents peuples thraces, qui ont varié au cours des 52. Cicéron, C. Pison : Denseletis, quae natio semper oboediens huic imperio, etiam in illa omnium barbarorum defectione. 53. Florus, 2, 8, 8. Plutarque, Crassus, 8, 1. F. Hinard attire mon attention sur l’existence chez les gladiateurs d’une armatura thrace, ce qui montre que le cas de Spartacus ne fut pas isolé. Thraces et Gaulois forment l’essentiel des gladiateurs de Capoue. 54. Salluste, Iugurtha, 38. Appien, Numidica, 3. F. Hinard (éd.), Histoire romaine I, Paris, Fayard, 2000, p. 579 et 582. 55. En revanche l’hypothèse de R. A. Bauslaugh, op. cit. (n. 28), p. 110, que le monnayage d’Aesillas a servi à payer tribut aux Denthélètes ne paraît pas conforme aux usages romains de l’époque. 56. I. Prokopov, « The infiltration of Roman Money in Thrace », Thracia 13, Studia in memoriam Velizari Velkov, Serdicae 2000, p. 375-386 ; op. cit. (n.2), p. 291-308, carte p. 335. O. Picard, « Thasische Tetradrachmen und die Balkankriege im ersten Jh. v. Ch. », dans Kriegskosten und Kriegsfinanzierung, F. Burrer et H. Müller Hrsg., WBG. Darmstadt, 2008, p. 175-192. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 484 22/03/2010 13:25:22 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 485 SE01_4avril_CRAI08_2.indd 485 22/03/2010 13:25:22 FIG. 14. – Les trésors de tétradrachmes à types thasiens. 486 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS temps57, on constate qu’il n’y a pas de trésors chez les Odryses, au S-E, non plus que chez les Denthelètes, ces deux peuples étant réputés alliés de Rome. Ils sont très rares dans l’arrière pays des cités pontiques. En revanche ils sont particulièrement nombreux entre la vallée de la Tonsos (Toundja) et le cours de l’Hebros (actuelle Maritsa), c’est-à-dire chez les Besses qui figurent chez les historiens anciens au premier rang des peuples hostiles. On observe une deuxième forte concentration entre la chaîne des Balkans et le Danube, entre la Jantra à l’est et l’Oiskos (Isker) à l’ouest. Ils sont rares dans le bassin de Sofia, foyer des Serdes, et plus à l’ouest dans le territoire des Triballes. On n’en trouve plus au-delà, en particulier entre la Morava, le Danube et la Save, dans le foyer historique des Scordisques, ce qui montre que ces tétradrachmes sont liés aux guerres thraces et nullement aux guerres illyriennes et ce qui pose la question de la localisation de l’habitat des Scordisques impliqués dans nos guerres. L’autre enseignement de la carte des trésors est le très grand nombre des trouvailles au-delà du Danube, dans des régions où les armées romaines n’ont pas pénétré pendant ces années. Celles-ci mettent en évidence un phénomène qui dépasse très largement les rares mentions des interventions des Bastarnes, qui habitaient la région du Bas Danube : les peuples habitant au Nord du fleuve, quoique jamais mentionnés par nos sources, paraissent avoir pris une part très active à ces raids de pillage. Le Danube ne constituait pas une barrière et ces guerriers de l’autre rive ont coopéré activement avec leurs voisins du sud. Il est également possible qu’à l’annonce des contre-offensives romaines, certains Thraces du Sud, tués ensuite dans les combats, aient traversé le fleuve pour mettre leur argent à l’abri. La datation de ces trésors est très difficile quand ils ne comportent que des pièces de Thasos ou de Maronée58. Ni les monnaies d’Athènes, généralement plus anciennes que le reste du lot, ni les séries de Macédoine, mal datées, n’apportent beaucoup de renseignements, en dehors de celles au nom d’Aesillas. La présence de pièces des premiers groupes de cette série, qui sont frappées pendant 57. C. Danov, AltThrakien, Berlin, 1976, p. 98-134, et la carte, p. 92-93. F. Papazoglou, op. cit. (n. 14), en particulier la carte face à la p. 664. 58. À cet égard, l’évolution des dates proposées par les rédacteurs de l’IGCH, dans le cas présent M. Thompson, est significative : les trésors ne contenant que des tétradrachmes à types thasiens sont d’abord situés aux alentours du milieu du IIe siècle, puis les dates sont petit à petit abaissées. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 486 22/03/2010 13:25:25 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 487 les années de C. Sentius, permet de dater un certain nombre de trésors d’après 9059 : je croirais volontiers que c’est la campagne de Sylla en 8560 qui incita leurs détenteurs à les enfouir pour les mettre à l’abri avant l’arrivée des Romains. C’est précisément la date qui a été proposée pour le trésor d’Edirne (Hadrianopolis), IGCH 971, où la présence de tétradrachmes d’Alexandrie de Troade, de Prousias II, de Nicomède de Bithynie et des lysimaques tardifs de Byzance permet d’être précis. Le trésor trouvé aux environs de Bucarest, IGCH 623, qui comporte un lysimaque tardif de Byzance et deux alexandres tardifs d’Odessos peut être contemporain. La présence de tétradrachmes appartenant aux groupes plus tardifs au nom d’Aesillas permet situer l’enfouissement d’autres trésors aux alentours de 7561. Les deniers romains apportent une information chronologique précise. Les plus anciens qui aient été retrouvés dans les Balkans datent des années 110. Mais M. Crawford a mis en garde contre l’hypothèse que leur arrivée dans la région serait contemporaine de leur émission et a fait valoir que ces pièces avaient été puisées dans la masse monétaire très abondante qui circulait alors en Italie. Quoiqu’il en soit, les premiers trésors contenant des deniers datent des années 8062 : le trésor de Kérasia63 est enfoui peu après 78 ou celui d’Alexandria64 en 73 ; celui de Calineşti65, où les deniers républicains sont associés aux derniers aesillas ou aux derniers tétradrachmes à types thasiens, est déjà plus récent, à partir de 54, à une époque où les trésors de deniers se font plus nombreux. Ces dépôts sont contemporains des campagnes victorieuses menées depuis le proconsulat de Dolabella jusqu’à celui de Lucullus, qui contrôle 59. R. A. Bauslaugh, « Reconstructing the Circulation of Roman Coinage in First Century BC Macedonia », dans Numismatic Archaeology, Proceedings of an International Conference held to Honor Dr Mando Oeconomidou, K. A. Sheedy et C. Papageorgiadou-Banis, Oxford, 1997, p. 124-129 ; op. cit. (n. 28), p. 99-110 : c’est le cas des trésors de Siderokastro, IGCH 642 (qui comporte aussi des monnaies des groupe VI et VIII), de Strojno, IGCH 924 et de Zlatograd, IGCH 969, ainsi que du trésor de Haskovo 1974, CH 1.92. 60. Plutarque, Sylla, 23,11, ne mentionne que la Maidique, mais la Periocha 83, 3 note que compluribus proeliis Thracas cecidit. 61. C’est le cas des trésors de Kerassia 1959, IGCH 653 – Haskovo, CH 6.44 (avec un tétradrachme de Mithridate VI) – Thessalonique env. 1976, CH 5, 55 et de Levka 1973, aux environs de Haskovo, CH 6. 49. Le trésor de Nea Karvali, I. Touratsoglou, op. cit. (n. 17), est plus récent. 62. Le plus ancien pourrait être le trésor Prokopov, trésor n° 34, enfoui dans le bassin de Bucarest, dont les deniers les plus récents sont des années 92-91. 63. IGCH 660 = RRCH 336, 46 deniers, dont deux datent de 79 et trois de 78. A. Burnett, CH 7, 1985, p. 57. 64. RRCH, 295 = Prokopov, trésor n° 6 : 83 deniers allant jusqu’en 73 et 4 tétradrachmes à types thasiens. 65. Prokopov, trésor n° 62. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 487 22/03/2010 13:25:25 488 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS entièrement le pays des Besses et de leurs voisins orientaux jusqu’à la côte de la Mer Noire et qui établit l’ordre pour une dizaine d’années. Désormais la guerre est financée avec des deniers66 et notre monnayage s’arrête. Il ne se survivra plus que par des imitations barbares frappées par des chefs thraces ou daces. Les apports de la numismatique à l’étude des guerres thraces sont de plusieurs ordres. Complétant les maigres informations des textes, l’étude de la répartition des trésors montre que tout le pays thrace est impliqué dans ces conflits, depuis la côte égéenne plus ou moins hellénisée jusqu’au Danube et jusqu’aux Daces au Nord du fleuve. Cela explique le volume extraordinaire des monnayages aux types des deux cités, dont le nombre de coins de droit dépasse les émissions macédoniennes, pourtant financées par une région beaucoup plus vaste et plus riche. Les premiers commentateurs ont parlé d’un monnayage frappé sur l’ordre de Rome, par délégation en quelque sorte, à des fins commerciales. L’analyse des formes de la monnaie et de sa circulation fait émerger une image bien différente : c’est un monnayage de guerre, frappé dans l’urgence. Dans la défense commune du territoire, le commandement de l’armée revient aux autorités romaines de Macédoine, qui s’appuient sur leur alliés ; en Thrace, la recherche de l’argent, la frappe de la monnaie sont d’abord à la charge des cités, en premier lieu de Thasos. Mais les besoins dépassent largement les moyens de celle-ci et des solutions extraordinaires sont adoptées : des chefs alliés, des magistrats romains utilisent les mêmes types, ce qui m’a amené à employer l’expression de « monnayages à types thasiens ». Pour frapper l’argent nécessaire à la solde des troupes, il a fallu chercher l’argent partout où il y en avait. Les hommes d’affaire thasiens, dont les opérations commerciales de tous genres devaient tirer profit de ces échanges, les hommes de guerre de la cité qui ont pris part à ces opérations ne nous sont pas connus. Mais ils ne sont pas les seuls à participer au financement de la guerre. Les tétradrachmes à types thasiens sont manifestement, avant même ceux de Maronée, le numéraire dans lequel est frappé cet argent qui vient de la guerre et qui va à la guerre, quelle que soit son origine et quel que soit le parcours qu’il suit. Cette situation évoque le rôle monétaire d’Athènes au même moment, où le stéphanéphore est devenu la monnaie hellénique, celle qui sert aux grandes opérations 66. R. A. Bauslaugh, op. cit. (n. 59), p. 129 ; op. cit. (n. 28), p. 110. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 488 22/03/2010 13:25:25 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 489 financières et militaires, les frappes de l’atelier d’Athènes (ou aux types athéniens, dans le cas des émissions de Lucullus) répondant aux besoins des negociatores et des autorités romaines. La cité reste cependant présente à l’arrière plan, comme on le voit mieux à Athènes où la documentation est plus riche. Mais Thasos a pris sa part de ces guerres, tout en tirant profit de sa participation. Les émissions aux types thasiens mettent en évidence un jeu subtil de pouvoirs et d’intérêts dans une guerre où les intérêts de Rome et de ses alliés sont communs.67 68 Les magistrats romains et les guerres thraces Date 141 Nom D. Iunius Silanus Manlianus, préteur MRR67 I, 477 III, 113 Per. Oxy. 54, 5 : In Scordiscis cladis accepta. Ce sont surtout les extorsions de fonds de Silanus qui ont été retenues, Per. 54, 4. Cicéron, De fin., 1, 24 – Valère Maxime, 5, 8, 3. Per. 56, 7 : M. Cosconius praetor in Thracia prospere cum Scordiscis pugnavit. Décret de Lété, Syll 3, 700 : Pompée tué par les Barbares (Scordisques) Ammien Marcellin, 27, 4, 4. Décret de Lété, Syll 3, 700 : rétablit la situation Per. 63, 1 : C. Porcius cos. in Thracia male adversus Scordiscos pugnavit. Condamné à son retour pour concussion : Cicéron, Verr. II, 3, 184 – 4, 22 – Velleius Paterculus, 2, 8, 1. Florus, 1, 39, 3-468 : Saevissimi omnium Thracum Scordisci fuere, sed calliditas quoque ad robur accesserat : silvarum et montium situs cum ingenio consentiebant. Itaque non fusus modo ab his aut fugatus, sed – simile prodigio – omnino totus interceptus exercitus quem duxerat Cato. Cf. Festus, 9, 3 – Eutrope, 4, 24. 135-133 119 M. Cosconius, préteur Sextus Pompeius, préteur M. Annius, questeur C. Porcius Cato consul I, 489 III, 77 I, 526 119 114 I, 526 I, 533 III, 169 67. MMR = A. Broughton, The Magistrates of the Roman Republic, I-III, 1951-1986. Fasti = Inscr. Italiae, XIII 1, Fasti consulares et triumphales, A. Degrassi cur. (1947), 68. La parenté des récits des guerres thraces faits par Florus, Festus, Eutrope et Ammien Marcellin est connue. Je citerai surtout le premier, en rétablissant l’ordre chronologique là où il ne le suit pas, et en renvoyant seulement aux autres, sauf quand ils apportent des informations originales. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 489 22/03/2010 13:25:25 490 Date 112 111 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS Nom M. Livius Drusus Consul proconsul MRR I, 538 I, 541 Per. 63, 7 : Livius Drusus cos. adversus Scordiscos, gentem a Gallis oriundam, in Thracia feliciter pugnavit. Fasti, ad 110 : [de Scordist]eis Macedonibusq(ue) ; cf. p. 561. Florus, 1, 39, 5 : Drusius ulterius egit et uetuit transire Danuuium. Festus, 9, 2 : Marcus Drusus inter fines proprios continuit. Ammien Marcellin, 27,4, 10. Per. 65, 4 : M. Minucius procos. adversus Thracas prospere pugnavit. Fasti, ad 106 : [de Scordisteis et Macedonibus] ; cf. p. 561. Inscr. de Delphes : cf. Syll 3, 710 ; CIL 1², 2, 692. Reinach Bulletin de Correspondance hellenique 1910, 305 n. 1 +327 Velleius Paterculus, II, 8, 3 : per eadem tempora clarus eius Minucii, qui porticus, quae hodieque celebres sunt, molitus est, ex Scordibus triumphus fuit. Cf. 2, 39, 3. Frontin, Str., 2, 4, 3 Florus, 1, 39, 5 : Minucius toto uastauit Hebro, multis quidem amissis, dum per perfidum glacie flumen equitatur. Festus, 9, 2 : Minucius in Hebri fluminis glacie vastauit. Ammien Marcellin, 27, 4, 10. Lex de provinciis praetoriis, Roman Statutes, 12, exemplaire de Cnide, IV 8-9 : [eujqu;~ eij~ Cersovnhson kai; Kai]nikhvn, h|~ Tivto~ Deivdio~ hJgouvmeno~ ejkravthsen. Cf. exemplaire de Delphes, B28-29. Cicéron, In Pis., 61 : nommé parmi ceux qui obtinrent le triomphe en Macédoine. Fasti, ad 100 (?), p. 562. Florus, 1, 39, 5 : Didius uagos et libera populatione diffusos intra suam repulit Thraciam. Festus, 9, 2 : Marcus Didius Thracas uagantes repressit. Ammien Marcellin, 27, 4, 10. Jérome, Chron. ad 100, Helm, p. 149. Jordanes, De summa temporum, 219 : ad postremum a Marco Didio et ipsi (Thracas) subacti et loca eorum in provinciam redactam. 108 M. Minucius Rufus proconsul I, 549 III, 144 101/100 T. Didius, Préteur ? I, 571 III, 81 SE01_4avril_CRAI08_2.indd 490 22/03/2010 13:25:25 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 491 Date 93-87 Nom C. Sentius Saturninus, proconsul MRR II, 15 III, 191 Per. 70, 9 : C. Sentius praetor adversus Thracas infeliciter pugnavit. Cicéron, In Pis., 84 : Denseletis, quae natio semper oboediens huic imperio, etiam in illa omnium barbarorum defectione, C. Sentio praetore, tutata est… Orose, 5, 18, 30 : Isdem temporibus, rex Sothimus cum magnis Thracum auxiliis Graeciam ingressus cunctos Macedoniae fines depopulatus est tandemque a C. Sentio praetore superatus redire in regnum coactus est. Per. 74, 9 : praeterea incursiones Thracum in Macedoniam populationesque continet. Per. 76, 8 : praeterea incursiones Thracum in Macedoniam populationesque continet. Cicéron, Verr., II, 3, 217 : modo C. Sentium uidimus hominem vetere illa ac singulari innocentia praeditum, propter caritatem frumenti quae fuerat in Macedonia, permagnam ex cibariis pecuniam deportare. Dion Cassius, fg 99, 2 (Ed. Dindorf) : o{ti oij Qra/ke~ ajnapeisqevnte~ uJpo; tou Miqridavtou th;n te [Hpeiron kai; ta[lla ta; mevcri th~ Dwdwvnh~ katevdramon, w{ste kai; to; tou Dio;~ sulhsai. Son nom apparaît sur des tétradrachmes à types thasiens. Combat les armées de Mithridate en Béotie : Plutarque, Sylla, 11, 4 – Appien, Mith., 29. Signe une série monétaire en Macédoine. Monogramme sur des tétradrachmes à types thasiens. Per. 83, 3 : Sylla compluribus proeliis Thracas cecidit. Appien, Mithr., 55 : Sylla envahit et ravagea le territoire des Enètes, des Dardaniens et des Sintes, peuples limitrophes de la Macédoine, qui envahissaient constamment cette province. Ce faisant il exerçait son armée tout en faisant de l’argent. Plutarque, Sylla, 23, 10 : il se jeta sur la Maidique dont il ravagea une grande partie. Cf. Eutrope, 5, 7, 1 Aurelius Victor, Vir ill., 75, 7 : Maedos et Dardanos in itinere superavit. Granius Licinianus, 34-35B. 89 88 II, 35 II, 43 93?-87 Q. Bruttius Sura legatus pro quaestore Aesillas proquesteur L. Cornelius Sylla, proconsul II, 15 – 50 93 ? -87 ? 85 II, 18 II, 58 III, 73-78 SE01_4avril_CRAI08_2.indd 491 22/03/2010 13:25:26 492 Date 85 85 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS Nom L. Hortensius, Légat de Sylla L. Cornelius Scipio Asiagenus, proconsul MRR II, 59 III, 103 II, 58 III, 71 80-77 Cn. Cornelius Dolabella II, 84 + 88 III, 65 76 Appius Claudius Pulcher II, 94 75-73 C. Scribonius Curio, proconsul II, 99 + 112 III, 186 Granius Licinianus, 35B : repousse les raids des Dardaniens et des Maides en Thrace Appien, Ill., 5 : campagne de Scipio en Illyrie, contre les Scordisques, les Maides et les Dardaniens. Maivdoi~ de; kai; Dardaneusi sunqevsqai dwrokhvsanta tou iJerou crusivou. Jérome, Chron. ad 84, Helm, p. 151 : templum tertio apud Delfos a Thracibus incensum. Cf. Plutarque, Numa, 12, 6-8. Voir G. Daux, Delphes, p.392-397. Pouilloux et Dunant, n° 175 Cicéron, in Pis., 44 : obtient le triomphe en Macédoine. Fasti, ad 78 (?), p. 564. Plutarque, César, 4, 1 : accusé de vénalité dans sa province. Per. 91, 3 : Appius Claudius procos. Thracas pluribus proeliis vicit. Festus, 9, 2 : Per Appium Claudium proconsulem hi qui Rhodopam incolebant victi sunt. Cf. Florus, 1, 39, 6 – Ammien Marcellin, 27, 4, 10. Orose, 5, 23, 17-19 : Interea Macedonicum bellum Claudius sortitus varias gentes quae Rhodopaeis montibus circumfusae sunt ac tunc Macedoniam crudelissime populabantur… 19. has itaque, ut dixi, Claudius pellere Macedoniae finibus bello adtemptauit magnisque se malorum molibus obiecit. Unde cum animo aeger et curis circumsaeptus, morbo insuper correptus esset, interiit. Cf. Eutrope, 6,2,1 – Obsequens, 59. Per. 92, 3 : praeterea res ab Curione procos. in Thracia gestas adversus Dardanos. Per. 95, 1 : C. Curio procos. Dardanos in Thracia domuit. Pouilloux – Dunant, n° 174 : mentionné par le nom de sa tribu …etina~ Cicéron, in Pis., 44 : obtient le triomphe en Macédoine. Fasti, ad 72 (?), p. 564. Festus, 7, 4 : Dardanos et Moesianos Curio proconsul subegit et primus Romanorum ducum ad Danubium peruenit. Florus, 1, 39, 6 : Curio Dacia tenus venit sed tenebras saltuum expauit. Orose, 5, 23, 20 : Huius successor Scribonius adtemptaturum superiore bello gentium vim declinans, in Dardaniam arma conuertit eamque superauit. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 492 22/03/2010 13:25:26 LES TÉTRADRACHMES À TYPES THASIENS 493 Date 72 Nom M. Terentius Varro Lucullus, proconsul MRR II, 118 + Add., 646 III, 204 62-60 C. Antonius Hibrida II, 175 180, 184 57-55 L. Calpurnius Piso Caesoninus II, 202 210 218 Per. 97, 4 : M. Lucullus procos. Thracas subegit. Mesembria : un décret, IGBR I, 314, l.5 et 7, lui donne le titre d’aujtokravtwr. Cicéron, in Pis., 44 : obtient le triomphe en Macédoine. Fasti, ad 71, p. 565 : célèbre son triomphe sur les Besses. Cf. Appien, Ill., 30. Festus, 9, 3-4 : Marcus Lucullus per Thracias cum Bessis primus conflixit. Ipsam caput gentis Thraciam uicit, Eumolpiadam quae nunc Philippolis dicitur, Haemimontanos subegit… Vscudanam [la future Hadrianopolis] in dicionem nostrum redegit, Cabylen cepit. Eutrope, 6, 10 : Lucullus, qui Macedoniam administrabat, Bessis primus Romanorum intulit bellum atque eos ingenti proelio in Haemo monte superauit. Oppidum Vscudanam, quod Bessi habitabant, eodem die quo adgressus est vicit, Cabylen cepit, usque ad Danubium penetrauit. Cf. Florus, 1, 39, 6 – Ammien Marcellin, 27, 4, 11. Orose, 6, 3, 4 : M. Lucullus, qui Curioni in Macedonia successerat, totam Bessorum gentem bello adpetitam in deditionem recepit. Jérome, Chron. ad 71, Helm, p. 152 : M. Lucullus de Bessis triumphauit capta Cabyle et Tomis et ceteris uicinis urbibus. Per. 103, 8 : C. Antonius [Hybrida] procos. in Thracia paucum prospere rem gessit. Cicéron, Fam. 5,5 + 6 – Att. 1, 12, 1-2 + 16, 16. Cf. Dion Cassius, 38, 10, 1-2 – Obsequens, 61a Cicéron, in Pis., passim. Proclamé imperator par ses soldats : Cicéron, Prov. Cons. 4 – in Pis., 54 + 91-97. * * * MM. Jean-François JARRIGE, Jean-Louis FERRARY, Jean-Pierre CALLU, Philippe GAUTHIER et Jacques JOUANNA interviennent après cette communication. SE01_4avril_CRAI08_2.indd 493 22/03/2010 13:25:26
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