Vingt-cinq ans de recherches sur les monnaies grecques avec Jean-Noël Barrandon |
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Olivier Picard*
Vingt-cinq ans de recherches sur les monnaies grecques avec Jean-Noël Barrandon
Ma collaboration avec J.-N. Barrandon a commencé dès le début des travaux de l’équipe CNRS par des analyses sur des pièces d’argent des cités grecques dont j’étudiais alors le monnayage : les cités eubéennes et Thasos ; elles se sont poursuivies, avec M. F. Guerra, par des analyses de la composition des bronzes de Thasos et de cités voisines en Macédoine et en Thrace. Notre dernier travail fut consacré à l’étude des bronzes de Marseille, dont la publication dans les Cahiers Babelon constitua le fruit de plus de trente ans de travaux menés en commun dans un climat de très grande sympathie. Nous avions été mis en relation par Cl. Brenot. J.-N. Barrandon était un caractère, un type, auraient dit les Grecs de l’époque classique. Les perspectives que son programme d’analyses au cyclotron du CERI-CNRS d’Orléans ouvrait aux numismates étaient des plus alléchantes. L’étude pionnière de C. M. Kraay et V. M. Emeleus1 avait ouvert des horizons nouveaux. Jean-Noël proposait une méthode aux numismates des sciences humaines : programmer les analyses en fonction de problématiques numismatiques. Notre objectif, dans une Grèce qui possédait au moins trois grands gisements miniers, Siphnos, l’ensemble des mines autour du Pangée et le Laurion, auxquels furent associés à partir de la fin du vie siècle, c’est-à-dire aux origines de la monnaie, trois grands groupes de monnayages, les tortues d’Egine, les monnaies du groupe pangéen (appelées souvent thraco-macédoniennes) et les chouettes athéniennes était de chercher dans quelle mesure il était possible de localiser l’origine de l’argent utilisé. Les monnaies de Chalcis et celles des trois autres cités eubéennes furent les premières que nous soumîmes à analyse par activation protonique. Il fallut reconnaître que la méthode ne permettait pas alors de répondre à nos questions. Ces analyses ont cependant attiré notre attention sur un phénomène constant dans les pratiques monétaires des cités grecques, qui est attesté par de nombreux textes2 : les résultats montraient très fréquemment la présence d’un faible
* Membre de l’Institut, Prof. émérite à la Sorbonne. Courriel : picaroli@numericable.fr. 1. C. M. Kraay, V. M. EmElEus, The Composition of Greek Silver Coins, Oxford, 1962. 2. On en trouve des exemples dans les Économiques du Ps-Aristote, ainsi que dans le décret d’Olbia pour Protogénès, Syll3 495, l. 14-19. Voir aussi Fr. dE callataÿ, Réflexions quantitatives sur l’or et l’argent non monnayés à l’époque hellénistique, Approches de l’économie hellénistique – Entretiens d’archéologie et d’histoire. Saint Bertrand de Comminges, 7, 2006, p. 37-84.
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2.08
THASOS
1973/113 1970/171 1978:1979 Hecté J4 2005
1980
2000 2001 1977 1999
Champ de Siphnos
Champ thasien
2.07
1996 J8 1980A 1997 J13 J11 1994 J3 1982 J12 J6 1998 J2 1987
208
Pb/206Pb
1985 1993
2.06
J9
Champ du Laurion
1re série, 1er groupe 1re série, 2e groupe 1re série, 3e groupe
3000 3000
> 1 % de cuivre < 1 % de cuivre
0.83
207
0.84
Pb/206Pb
Figure 1 - Isotopes du plomb de l’argent de Thasos, du Laurion et d’Egine (d’après N. H Gale, O. Picard et J.-N. Barrandon).
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pourcentage de cuivre qui indiquait qu’on avait utilisé pour frapper monnaie des vases dont l’argent avait été durci par l’apport d’un peu de cuivre3. d’autre part ces analyses ont confirmé que deux drachmes de Chalcis de l’émission au trophée, dont le style et la technique avaient fait soupçonner l’authenticité, étaient incontestablement des faux modernes, puisque le métal comportait des éléments traces étrangers à l’argent égéen4. Le monnayage de Thasos posait un tout autre problème : l’île possédait des mines, dont les plus célèbres étaient les mines d’or de la côte Est, entre Ainyra et Koinyra, mentionnées par Hérodote, VI, 47, mais d’autres mines contenaient de la galène, et elle en contrôlait également sur le continent, dans une région célèbre pour sa richesse en argent. La question était de savoir s’il était possible d’identifier avec précision le minerai qui avait servi à la cité à frapper monnaie. Parallèlement à nos recherches5, N. H. Gale avait analysé les isotopes du plomb de quatre statères du trésor d’Assiout ainsi que de scellements de différents monuments de la cité antique6. Les différences qu’il relevait dans les rapports isotopiques des uns et des autres l’avaient amené à supposer que les monnaies archaïques attribuées à Thasos n’auraient pas été frappées avec du minerai thasien ; pensant reconnaître deux sources différentes, il supposa que ces pièces utilisaient du minerai attique et du minerai de Siphnos. L’hypothèse apparaissait difficilement défendable à l’historien qui connaît par les textes l’existence avérée sur le territoire thasien de mines d’argent en exploitation à cette période. La discussion plus fine de ces résultats que nous avons menée tous les trois, nous permit de mieux définir le champ thasien, qui recouvrait en partie celui du Laurion et était tangent à celui de Siphnos7 (figure 1).
3. Analyses et numismatique, Dossiers d’Archéologie, 42, 1980, p. 17-23, avec Cl. Brenot et J.-P. Callu. Repris dans Numismatique et méthodes nucléaires d’analyse, La vie mystérieuse des chefs d’œuvre, Paris, 1980, p. 92-93. 4. O. Picard, Chalcis et la Confédération eubéenne, Étude de numismatique et d’histoire, BEFAR, 234, 1979, p. 60. Le manuscrit avait été remis à l’éditeur dès la fin de 1977, et ne peut donc pas faire état du programme d’analyses. 5. J.-N. Barrandon, O. Picard, Monnaies de Thasos, Revue d’Archéométrie 5bis, Actes du XXe symposium international d’Archéométrie, 1980, p. 341-347. 6. N. H. GalE, Lead Isotopes and Archaic Greek Silver Coins, Archaeophysika 10. Proceedings of the 18th International Symposium on Archaeometry and Archaaeological Prospections, Bonn, 1978, p. 194-208. id. dans E. PErnicKa, W. GEnthEr, G. a. WaGnEr, n. h. GalE, Ancient Lead and Silver Production on Thasos, Revue d’Archéométrie 5bis, Actes du XXe symposium international d’Archéométrie, 1980, p. 231-233. 7. n. h GalE, o. Picard, J.-n. Barrandon, The Archaic Thasian Coinage, Antike Edel- und Buntmetallgewinnung auf Thasos, Der Anschnitt, Zeitschrift für Kunst und Kultur im Bergbau, Beiheft, 6, p. 212-223. Voir en particulier la fig. 259.
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C’est une toute autre question que nous avons abordée avec l’étude de l’alliage des monnaies de bronze de Thasos, dont nous voulions comparer la composition avec ceux d’Amphipolis et de Maronée. Si J.-N. Barrandon était l’inspirateur du projet, il confia les analyses par activation avec des neutrons rapides d’abord à Fr. Beauchesne8, puis à M. F. Guerra9. Pionnier des recherches sur l’alliage des monnaies de bronze faites par analyses destructrices, le chimiste américain E. R. Caley avait pensé que leur composition aurait connu une évolution régulière depuis un alliage cuivre/étain jusqu’à des alliages comprenant une proportion croissante de plomb10. dans les trois cités que nous avions retenues, les séries du début du ive siècle contenaient en effet un pourcentage élevé d’étain, entre 8 % et presque 20 %, tandis que le plomb, absent de celles-ci, peut monter jusqu’à 25 % dans les émissions du iie siècle. Mais le résultat le plus remarquable fut de faire apparaître une corrélation entre les variations de la composition métallique et des émissions exceptionnelles. Pour ne citer qu’un seul exemple, Thasos a frappé, à une date mal déterminée du ive siècle, deux émissions qui sont en bronze, mais qui présentent autrement les caractéristiques des trioboles d’argent contemporains : les types, le diamètre (les poids étant très irréguliers, comme toujours pour les monnaies de bronze). J’y verrais volontiers des frappes de nécessité11. Or les analyses montrent que ces pièces ne comportent que très peu d’étain (un seul exemplaire à 5 %, les autres à 2 %) pour une teneur en plomb qui est toujours plus forte que celle des émissions de bronze contemporaines, pouvant atteindre 7 à 15 %. La composition métallique est donc révélatrice moins de la période que de la politique monétaire de la cité. C’est dans l’étude des bronzes de Marseille que notre collaboration fut le plus étroite. Après une première enquête que J.-N. Barrandon avait menée avec Cl. Brenot sur les « grands bronzes »12, les questions posées par l’identification précise de certaines pièces du trésor d’Olbia usées ou oxydées et par la datation des flans non frappés découverts par A. Hesnard en bordure du port antique de Marseille, nous ont amenés à reprendre l’étude en l’étendant à l’ensemble des bronzes de la cité, à partir des pièces conservées dans les grandes médailliers nationaux, le cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France,
8. Fr. BEauchEsnE, Analyse non destructive du cuivre et de ses alliages par activation à l’aide de neutrons rapides de cyclotron, Thèse Orléans, 1986, p. 22-240. 9. M. F. GuErra, o. Picard, L’alliage des monnaies de bronze (Amphipolis, Thasos, Maronée), Thasos, matières premières et technologie de la préhistoire à nos jours, Actes du Colloque International Thasos Liménaria (26-29/9/1995), Ch. KouKouli-chrysanthaKi, A. mullEr, St. PaPadoPoulos (éd.), 1999, p. 195-206. 10. E. R. calEy, The Composition of Ancient Bronze Coins, MAphS, 11, 1939. 11. o. Picard, Le monnayage de Thasos aux époques grecque et romaine, dans Y. GrandJEan, Fr. salviat (éd.), Guide de Thasos, 2000, p. 306-308, fig. 273. 12. Cl. BrEnot, J.-n. Barrandon, Les émissions de bronze de Marseille : apport des analyses. I. les bronzes lourds, RN, 1988, p. 91-113.
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le cabinet des Médailles de la ville de Marseille, le musée des Beaux-Arts de Lyon et le musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye13. La problématique était la même que pour Thasos : rechercher les corrélations entre d’une part les effets numismatiques de la politique monétaire de la cité, le choix des types, du module et les marques de contrôle et de l’autre ses manifestations métallurgiques, les variations de la composition de l’alliage, ainsi que l’évolution du poids et du diamètre. Sans reprendre ici le détail des conclusions, je noterai simplement que l’hypothèse s’est révélée très féconde : il n’est pas douteux que l’alliage du métal monétaire est un élément important de l’identité de la monnaie, même s’il est difficile de savoir comment et par qui il est défini, entre les autorités de la cité qui décident des émissions et les responsables des artisans chargés de la frappe. En retracer les transformations éclaire singulièrement l’histoire monétaire d’une cité. Passer en revue nos diverses collaborations m’a amené à mettre en exergue l’élargissement, l’approfondissement parallèles des problématiques et des méthodes. Je laisse à plus compétents que moi le soin de commenter celles-ci. Mais il me faut souligner qu’un des facteurs majeurs du succès des recherches que J.-N. Barrandon a menées avec nous fut sa volonté constante d’associer les unes aux autres et de travailler en relation étroite avec les numismates. Comme nous le constations dans l’introduction aux Monnaies de bronze de Marseille, au stade de la rédaction finale, il n’était plus possible de signaler ce qui revenait en propre à chacun de nous deux.
13. J.-N. Barrandon, O. Picard, Monnaies de Bronze de Marseille, Analyse, classement, politique monétaire, Cahiers Ernest-Babelon, 10, Éditions du CNRS, que nous avions présenté aux journées numismatiques de 2007 à Marseille, BSFN, juin 2007, p. 114-116.
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