ESQUISSE D’UNE HISTOIRE DES RAPPORTS ECONOMIQUES ENTRE GRECS ET THRACES |
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OLIVIER PICARD
ESQUISSE D’UNE HISTOIRE DES RAPPORTS ECONOMIQUES ENTRE GRECS ET THRACES
Etudier les rapports économiques entre Grecs et Thraces se heurte à une première difficulté, qui tient certes à la pauvreté de la documentation, mais surtout à son caractère hétérogène : les Thraces ayant refusé l’usage de l’écriture, nous n’avons pratiquement pas de textes émanant d’eux, à l’exception de quelques légendes en grec sur des vases précieux ou sur des monnaies et de très rares inscriptions, elles aussi en grec, dont la plus importante est la célèbre charte de Pistiros. L’essentiel de notre information littéraire vient donc des Grecs (Gočeva 1981, 2002). Quant à la documentation archéologique, si les fouilles ont mis au jour de nombreux objets grecs importés en Thrace, principalement des amphores à vin et la céramique du banquet qui l’accompagnait, ainsi que des monnaies, on ne connaît pas, à l’exception peut-être de petits bronzes qui doivent venir des régions au Nord de l’Egée, d’objet caractérisé comme thrace dans le monde grec. Cela ne signifie évidemment pas que les Grecs n’aient rien importé depuis la Thrace (les textes sont là pour démontrer le contraire), mais ces importations n’ont pas laissé de trace matérielle. A cette hétérogénéité des sources s’en ajoute une autre qui tient aux caractéristiques des partenaires. S’il est possible de parler d’échanges entre Grecs et Thraces, c’est parce qu’ils sont présentés par nos sources comme deux groupes bien différenciés. Ce n’est pas tellement parce qu’ils parlent une langue différente (qui définit l’ethnos) ou qu’ils appartiennent à des structures politiques différentes1 (qui ne présentent aucune unité, ni chez les Grecs, ni chez les Thraces). C’est surtout parce qu’ils paraissent opérer dans des sphères d’activité économique distinctes. Dans les textes, l’emporos grec possède les techniques de la navigation, il maîtrise la mer et c’est lui qui se déplace, en particulier en prenant part à la fondation d’apoikiai ou de comptoirs à l’intérieur du pays thrace. Son correspondant thrace, lui, est régulièrement représenté comme un guerrier du continent, un remarquable cavalier, à la tête de nombreux hommes, riche du revenu de terres très fertiles. Les contacts remontent à une époque immémoriale. Les Thraces sont bien connus de l’épopée homérique, où ils figurent comme les alliés des Troyens, et ils apparaissent également dans des mythes d’origine très ancienne. A partir du milieu du VIIe siècle sur la côte Nord de l’Egée et de la Propontide, un peu plus tard sur la côte du Pont-Euxin, la fondation des apoikiai a certainement donné une impulsion décisive aux rapports économiques entre les deux, même si nous n’avons encore que très peu d’indications sur les contacts avec l’intérieur du pays qui apparaissait aux Grecs comme un continent (ἤπειρος) massif, malgré les possibilités de navigation qu’offraient les cours d’eau comme l’Hébros (Maritsa) ou la Tounza, sans parler du Danube qui forme la limite nord de la région concernée. A vrai dire, il est difficile de mesurer l’impact des colonies grecques à leur commencement, en dehors l’immédiat arrière-pays, où la présence grecque se manifeste par l’importation d’un nombre croissant d’objets (Koukouli-Chryssanthaki 2002, 37-54). Notons simplement l’utilisation, dans des circuits d’échanges par ailleurs inconnus, d’instruments prémonétaires, sous la forme de pointes de flèche de dauphins miniatures ou de rouelles en bronze (Preda 1998, 28-39, pl. 1-2)2.
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Rappelons le difficile problème de terminologie que posent les variations de vocabulaire des sources et leur imprécision. Le mot peuple (ethnos) désigne l’ensemble des Thraces, mais aussi ses grandes composantes, que l’on appelle alors tribus. 2 Voir Poenaru Bordea 2004 pour l’arrière pays d’Istros et d’Apollonia du Pont et l’embouchure du Bug et Saprykin 2004 pour la région d’Olbia.
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I. La première manifestation importante des échanges thraco-grecs apparaît avec l’exploitation des fabuleuses richesses minières du Mont Pangée et des massifs voisins (du nord de la Chalcidique à la Lékané et au Mont Dysoron). Celle-ci a exigé des opérations de très grande ampleur, impliquant des interactions multiples entre les cités de la côte et les puissances de l’intérieur, qu’attestent les monnaies. On date actuellement les premières émissions des années 530-510 ; pour ma part, je croirais volontiers que l’impulsion a été donnée par la conquête perse en 513 qui permit au Grand Roi d’imposer un tribut tant aux cités qu’aux tribus du sud du Rhodope et à l’est du Strymon. Mais les gisements étaient déjà connus auparavant et leur exploitation avait commencé bien avant les premières frappes monétaires, comme le prouvent à la fois la richesse des objets en or et en argent de la nécropole de Sindos et l’attrait exercé par le pays sur des aventuriers grecs comme Pisistrate à la recherche de sources de richesse. Dès lors l’exploitation sera très active. Les mines procureront un revenu de 1000 talents par an à Philippe II de Macédoine. Nous n’avons pas de chiffre ni de corpus monétaire (en dehors de celui d’Acanthe) pour la fin du VIe siècle et le début du Ve, mais l’importance de la production monétaire dans ces années se mesure à la place de ces monnaies dans les trésors dont le trésor d’Assiout est le meilleur exemple (Price et Waggoner 1975). Les différents opérations de l’extraction des roches métallifères dans des galeries souterraines atteintes par des puits3, de la remontée du minerai à la surface, du concassage et du broyage des blocs, de la séparation par lavage des composantes les plus riches en métal et ensuite les différentes phases de grillage et de coupellation de ce minerai pour obtenir enfin de l’argent très pur demandent des moyens considérables en hommes et en bois (pour boiser les galeries et comme charbon), surtout à l’échelle de l’économie antique. Les historiens anciens ont noté les fortes concentrations d’esclaves qu’entraînaient les mines du Laurion ou celles de Carthagène en Espagne. A défaut de chiffres précis pour l’Antiquité, je m’appuierai sur ce que l’on connaît pour les mines d’Amérique latine au XVIIIe siècle, avant le développement de la mécanisation : un économiste (Patterson 1972, 205-35) a calculé que pour obtenir une tonne d’argent, il fallait traiter 100.000 tonnes de roches stériles, de scories et de plomb dont la valeur est très faible ; selon le même calcul, 10.000 tonnes de bois à charbon de bois sont nécessaires par tonne d’argent. Avec les capacités techniques de l’époque, ces manipulations successives exigeaient une main d’œuvre considérable : notre économiste estime que la production d’une tonne d’argent nécessitait à l’année le travail de 500 à 1000 esclaves dont l’espérance de vie dans les mines ne dépassait pas quatre ans. Il faut insister sur ces chiffres, car ils sont révélateurs de l’importance des moyens qu’il a fallu réunir alors dans la région. Certes, les exploitations paraissent avoir été très morcelées entre de nombreux petits sites et de nombreux bénéficiaires, comme le site de Myrkinos, attribué à Histiée de Milet. La production de monnaie se répartit entre diverses cités et plusieurs tribus (Picard 2000, 23953). Les pratiques iconographiques permettent de distinguer entre les monnaies qui relèvent du monde de la cité (car celle-ci reste fidèle aux mêmes types pendant une longue durée) et celles qui reviennent aux Thraces (où une même image peut être reprise par plusieurs émetteurs, et où une même tribu peut user de plusieurs types), ce qui correspond à la différence des formes d’organisation politique. Deux étalons sont en usage, l’étalon eubéo-attique utilisé uniquement par les cités de Chalcidique, et l’étalon dit « thraco-macédonien », en usage chez les Thraces et dans plusieurs cités, dont Thasos. Il serait plus exact d’appeler ce dernier étalon « pangéen », à condition d’étendre le sens du terme à l’ensemble des massifs miniers de la région. Plusieurs caractéristiques monétaires et financières rapprochent cités et tribus, comme le montrent les exemples des statères thasiens et thraces représentant l’enlèvement d’une Ménade par un silène ou un centaure, le traitement des fanons du taureau sur les monnaies d’Acanthe ou des monnaies au bouvier, ou la reprise des types bisaltes par le roi Alexandre I. Contrairement au stéréotype courant, les monnaies portant des inscriptions en grec, un grec parfois hésitant, émanent généralement des tribus. Ce sont
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Les mines les mieux connues sont celles de Thasos ; v. Antike Edel- und Buntmetallgewinnug auf Thasos, Der Anschnitt Zeitschrift für Kunst und Kultur im Bergbau, Beiheft 6 (1998). Koukouli-Chryssanthaki 1990, 493-532.
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les Edoniens qui les premiers usent du titre de Basileus pour leur roi Gétas, roi des Edoniens, et qui, bien avant Hérodote, livrent la première attestation du mot nomisma (Tatscheva 1998, 613-26). Avec les Bisaltes, les Derroniens, les Edoniens, les Laiens, ce sont toutes les grandes tribus de la région qui prennent part à cette entreprise. Grecques ou thraces, les monnaies de même poids et de même revers circulent ensemble, notamment dans l’Empire achéménide, mais aussi vers l’intérieur des pays thraces. La carte de diffusion des trésors montre (HM I) qu’une vaste partie du S-O du pays thrace a été touchée par les effets de ces interactions qui s’effectuent sous l’autorité lointaine des Perses. Après la défaite du Roi en 479, le retrait progressif de la domination perse ouvre le champ aux conflits entre les partenaires. Ces guerres restent très obscures, Athènes en apparaît comme le vainqueur après la capitulation de Thasos en 463 et la fondation d’Amphipolis. Elle aussi s’associe à des Thraces : Thucydide, qui a des ascendants thraces et qui jouit des revenus d’une mine d’or dans la région du Strymon, en est une illustration. Les monnayages locaux s’étiolent ou même disparaissent après 460. II. Dans un deuxième temps, l’affermissement de l’archè athénienne et la formation du royaume des Odryses, dont le cœur se situe au S-E du pays thrace, modifient les conditions des échanges entre les deux peuples. De nombreux princes se parent devant les Grecs du titre de basileus : la plupart ne commandent qu’à une tribu. Les Odryses représentent la seule tentative d’une dynastie nationale, prétendant unifier l’ensemble du pays thrace, même si des peuples importants leur échappent toujours (Péoniens, Triballes, Gètes). De son côté, Athènes qui contrôle les navigations en Egée et qui fait du Pirée le grand port de redistribution de l’Egée, apporte l’aide de sa flotte aux cités de l’alliance contre les menaces venant du continent. Le développement des échanges se constate dans l’afflux d’esclaves thraces en Grèce, notamment dans les mines du Laurion, où les besoins étaient d’autant plus importants que la mortalité était très forte parmi les travailleurs des mines4. Aucun chiffre n’est disponible, en dehors de la forte proportion des noms thraces parmi les esclaves (Lauffer 1979). Mais on sait que l’onomastique n’est pas une source fiable : le Thrace qu’acheta Nicias pour administrer ses esclaves répondait au nom grec de Sosias (Xen. Vect. 4.14 ; Mem. 2.5.2 ; Gauthier 1976, 137-42). Il ne fait pas de doute que ces esclaves ont été achetés à des vendeurs thraces, comme il ressort de l’Anabase et déjà, d’Hérodote 5.6. Rien n’oblige à penser que ce commerce de chair humaine se soit fait à sens unique et l’on admettra qu’il a dû y avoir des esclaves grecs en Thrace, sur lesquels nous ne savons rien, en dehors d’artisans spécialisés, que l’on peut repérer par les objets fabriqués. La période voit aussi les premiers emplois de guerriers thraces au service d’armées grecques : Thucydide 7.27, nous apprend qu’Athènes avait recruté pour l’expédition de Sicile 1300 peltastes du génos des Diens, au prix d’une drachme par homme et par jour. On trouvera désormais des mercenaires thraces dans bon nombre d’armées grecques, à commencer par les Dix Mille. Mais les rapports entre Seuthès et Xénophon ou le mariage du stratège athénien Iphicrate montrent bien que les embauches se font dans les deux sens5. A la même période, les fouilles de sites de l’intérieur du pays comme Pistiros ou Kabylè montrent que les produits de luxe grecs (et tout particulièrement le vin6) pénètrent plus profondément en pays thrace. A Pistiros, qui atteste l’existence d’emporion à l’intérieur des terres, la présence de vases attiques (très minoritaires dans l’ensemble des céramiques) et d’amphores grecques, l’utilisation de techniques de construction venues de Grèce comme la tuile ou la taille des blocs du rempart ont même conduit à penser que le site aurait été fondé avec l’aide de Thasiens condamnés à l’exil après 463. Sans aller aussi loin, il ne fait aucun doute que ce site au Nord du Rhodope, qui pouvait utiliser
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La durée de vie dans les mines d’Amérique du Sud (Patterson 1972) est estimée à quatre ou cinq ans. Xen. An. 7.2.36 et 3.10 ; Nep. Iphicrate. Le mariage a été décrit par Anaxandridès (Ath. 4.7.131). 6 Avram 1996, dresse le tableau des trouvailles de Kabylè. Les découvertes faites à Istria et dans les autres colonies grecques sont à mettre à part.
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l’Hébros pour son commerce comme l’a souligné J. Bouzek (1996, 221-22 ; Thrace and the Aegean, 39197), a accueilli des emporoi des trois cités mentionnées par la fameuse inscription, Thasos, Maronée et une Apollonia qui doit être Apollonia du Pont. Ce texte fournit le plus beau document qui soit sur les conditions de vie et d’activité des emporoi. J’ai fait valoir que les premières clauses traitent des activités financières, en particulier du rôle de prêteurs que jouent les emporoi, ce qui souligne l’importance de l’argent dans les relations entre Grecs et Thraces7. La circulation monétaire montre que ce sont les cités grecques de la côte qui jouent le principal rôle dans ces échanges. Elles agissent comme intermédiaires entre Athènes, qui est incontestablement au cœur des trafics grecs, et les princes thraces, à qui est lié un Nymphodôros d’Abdère (Thuc. 2.29). Mais on constate que les chouettes ne circulent pas en pays thrace, alors que les trésors contiennent des monnaies de Thasos, d’Abdère ou, en Dobroudja, des colonies de la Mer Noire (Poenaru Bordea 2004) : ce sont donc les emporoi de ces cités qui jouent le rôle principal, avec d’autres. Un autre monnayage grec a dû circuler dans l’est du pays, les statères de Cyzique ; ils servent de monnaie de référence à Seuthès dans l’Anabase et on a montré l’emploi de l’étalon cyzicène pour la pesée de la phiale de Panagurichté. Le bronze apparaît dès le IVe siècle, mais lentement. La publication des collections de Sofia et de Bucarest, dont la plupart des pièces sont de provenance locale, apporterait beaucoup à ce sujet. L’utilisation de la monnaie thasienne, qui me semble être arrivée en suivant les rivières, conduit à une pratique remarquable, qui prouve combien la monnaie est devenue indispensable à certaines transactions : c’est la frappe d’imitations locales (Youroukova 1980 ; Picard 1982, 412-24), qui se reconnaissent à leur style particulier, à leur poids qui va en s’affaiblissant et à leur alliage, où le cuivre occupe une place de plus en plus importante. Les découvertes de Pistiros laissent penser qu’une partie au moins de ces pièces fut frappée sur ce site8. Adoptée par les rois Odryses et par certains princes thraces dont le statut est très incertain (Youroukova 1992 ; Peter 1997), la monnaie apparaît comme un instrument « à la grecque », remplissant des fonctions sur lesquelles la stèle de Pistiros n’apporte qu’un éclairage très limité. La circulation monétaire en Thrace comprend à la fois des pièces grecques, des imitations locales et les émissions odryses. Celles-ci restent très modestes et ne correspondent pas à l’impression de puissance et de richesse que les sources grecques nous donnent de la dynastie. On admettra que la monnaie n’est certainement pas le seul instrument de mesure et de conservation de la valeur, ni le principal signe de la richesse. Comme c’est aussi le cas en Grèce, mais à une échelle beaucoup plus grande, le rôle le plus significatif est joué par la vaisselle précieuse, telle que la fait connaître par exemple le trésor de Rogozen, ou la phiale de Panagurichté. III. La victoire de Philippe II sur Kersobleptès ouvre une troisième phase dans ces échanges. On affirme ordinairement que les Macédoniens ont conquis la Thrace. Mais les trouvailles spectaculaires des tombes princières de la « vallée des rois » montrent que, s’il y eut un perdant, le roi Odryse, plusieurs dynastes de l’intérieur ont su tirer profit de la situation nouvelle. Pour schématiser, il me semble que la grande réussite de Philippe fut d’avoir su intégrer les guerriers thraces dans la machine de guerre macédonienne à une échelle beaucoup plus grande qu’auparavant. Le roi les conduit à la victoire, les enrichit en leur accordant leur part du butin. Cette politique est reprise par Alexandre qui emmène bon nombre de Thraces dans son expédition perse. Le nom de certaines tribus, comme les Agrianes, revient constamment dans les textes. Le mouvement se poursuivra pendant toute la période des royaumes hellénistiques, comme le montrent les sources sur les enrôlements de mercenaires thraces qui ont été rassemblées depuis longtemps (Launey 1987, 366-98).
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Voir les contributions réunies dans le BCH 123 (1999 = Dossier Pistiros), dont la mienne, p. 331-46. Topalov 2004 propose d’attribuer aux Odryses non seulement ces imitations, ce qui reste à démontrer, mais aussi les monnaies originales de Thasos.
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L’importance de ces engagements au service des rois se lit très clairement dans la circulation monétaire. Trois effets peuvent être notés : le remplacement dans les trésors des monnaies des cités grecques par des tétradrachmes aux types de Philippe II d’abord, puis par ceux aux types de Lysimaque dans l’Est et d’Alexandre ; en second lieu l’élargissement de la zone de circulation des monnaies helléniques qui atteint maintenant la vallée du Danube au Nord en la débordant même parfois et qui va vers l’Ouest jusqu’aux pays illyriens et jusqu’aux Galates Scordisques dans la région de Belgrade-Zagreb comme l’a montré D. Ujes (2000) ; enfin la frappe d’imitations locales à ces types. Il n’y a pas lieu de reprendre ici la longue liste des trésors qui ont été souvent répertoriés9. Soulignons simplement le grand nombre des tétradrachmes de Philippe II : ceux qui sont frappés du vivant du roi et surtout les tétradrachmes posthumes constituent dans la deuxième moitié du IVe siècle la principale monnaie des Balkans jusqu’à la fin des émissions vers 294 (Youroukova 1982, 21525). Comme ailleurs ces monnaies ne sont utilisées qu’en Macédoine, leur présence en Thrace met en évidence l’étroitesse des relations qui unissent les deux pays. Plus intéressantes encore sont les imitations locales, dont l’aire de circulation et donc le lieu d’émission sont à situer dans la vallée du Danube, au Sud des Carpathes. C. Preda a pu définir avec beaucoup de précision, en fonction de caractéristiques stylistiques et des lieux de trouvailles, plus d’une vingtaine de groupes (Preda 1998 et 1973). Leur chronologie exacte fait toujours l’objet de discussions (Mandescu 2003, 140-43), mais il apparaît que la frappe a dû débuter dès la première moitié du IIIe s., au moment où la série prend fin en Macédoine et qu’elle s’est poursuivie jusqu’à la période suivante, très avant dans le IIe siècle. A côté, il existe un petit groupe d’imitations « au type de Larissa » (Preda 1998, pl. 18) en Thessalie : les originaux, qui ont été frappés jusque vers 300-280, sont évidemment à associer à l’emploi de la cavalerie thessalienne dans les armées macédoniennes, au côté d’escadrons thraces. De leur côté, les tétradrachmes aux types d’Alexandre, dont certains ont été frappés en Thrace à Cabylé (Price 1991, n° 882-88 ; Draganov 1993, 75-86) au nom du dernier roi celte de Tylis, Kavaros, et d’autres par des cités du Pont à l’époque de Mithridate (De Callataÿ 1994, 300-342 ; 1998, 169-87), et les tétradrachmes aux types de Lysimaque, qu’ils datent du vivant du roi ou qu’ils soient posthumes10, proviennent non seulement des ateliers de la région, mais aussi d’Asie Mineure et de l’Orient hellénistique. Ils sont présents dans de nombreux trésors mis au jour tant en Bulgarie qu’en Roumanie, mais ils ont suscité beaucoup moins d’imitations. La présence parfois dans les mêmes trésors d’imitations et de pièces importées montre que la monnaie est entrée dans les pratiques sociales régulières des sociétés thraces, même si, faute de textes, il est difficile d’en analyser les formes d’utilisation. Les sources mettent en évidence les échanges de type militaire, qui sont gros utilisateurs de monnaies. On a beaucoup insisté sur le « retour des mercenaires » depuis un article fameux de M. Thompson (1984, 241-47) et le capital rapporté par les vétérans rentrant chez eux a constitué une partie de ce numéraire, mais la gamme des échanges est beaucoup plus riche. Une forme particulière est constituée par les raids de pillage, comme le fameux raid des Galates de 280, qui n’a pas mis en branle que des Scordisques et dont certains participants ont fait fortune. Il y a la pression, bien attestée par des inscriptions, de dynastes thraces exigeant des cités de la côte un lourd tribut (Delev 2003, 107-23) : ici aussi, le phénomène a dû être plus important que ne le font savoir les documents qui ont survécu. Plus tard, la conquête progressive de la Péonie et la politique militaire de Philippe V dans l’intérieur de la Thrace ont eu des effets importants dans les tribus voisines. Il faut attendre les récits de la IIe et de la IIIe guerre de Macédoine pour connaître, grâce à Tite-Live qui reprend ici Polybe, les manifestations de la diplomatie royale. Celle-ci agit par la distribution de cadeaux dont la valeur est très soigneusement mesurée au rang social du bénéficiaire. En même temps, la forme (en partie en
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Le Rider 1977 ; Preda 1998, liste des trouvailles, p. 99-102, et carte p. 96, qui montrent une forte concentration entre les Carpates et le Danube ; Rousséva 2002, 509-512. 10 Mise au point, Le Rider 1989, 323.
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nature, en partie en argent), le montant, la durée et les modalités de la solde à verser aux alliés du roi font l’objet de discussions entre des interlocuteurs parfaitement compétents. C’est une société militaire homogène aux pratiques comparables qui apparaît sous nos yeux, malgré les différences de langue. Déjà un stratagème rapporté par Polyen 4.6.17 racontait comment le roi Antigonos Gonatas et un chef Galate avaient cherché à se tromper mutuellement dans des négociations sur la solde, ce qui montre bien que l’interpénétration des sociétés guerrières des Balkans avait commencé au moins dès le IIIe siècle, et sans doute dès l’époque de Philippe II. Les désordres entraînés par la succession d’Alexandre, puis l’anarchie laissée par le raid galate n’ont pu que développer les occasions de confrontations mais aussi d’échanges que la circulation monétaire nous fait entrevoir. La frappe des imitations au-delà du Danube montre que les dynastes Gètes et Daces ont voulu disposer d’un instrument financier capable de reproduire au profit des sociétés locales les formes d’échanges qui leur avaient valu d’obtenir ces précieux tétradrachmes macédoniens. Ils n’ont pas cherché à affirmer leur identité ou leur pouvoir en se dotant de types personnels qui les auraient fait identifier et ont préféré marquer la continuité avec le monnayage proprement macédonien, dont les types devaient avoir perdu toute signification nationale à une telle distance dans le temps et dans l’espace. Ces imitations n’étaient pas des monnaies destinées au commerce avec l’extérieur : aucun exemplaire n’a été retrouvé en dehors de leur zone d’origine. L’ampleur de l’utilisation des monnayages à types royaux occulte la progression des échanges proprement commerciaux entre les cités et la Thrace où l’habitat urbain connaît alors un essor bien attesté par l’archéologie. L’importation de vins grecs de Thasos et d’ailleurs se poursuit, pour atteindre peut-être son acmé au IIIe siècle. Il convient cependant de rester prudent quand on interprète les chiffres bruts de trouvailles de timbres amphoriques (Garlan 2000). La carte de répartition de ces documents fait apparaître un phénomène remarquable, car elle diffère totalement de celle que l’on peut dresser des trouvailles aussi bien de monnaies d’argent que de monnaies de bronze (sensiblement moins nombreuses), qui sont l’autre témoin de la présence économique des cités : les anses sont particulièrement nombreuses dans les ports comme Callatis ou Istros (Avram 1996 ; Picard 1997, 29-39, pl. 5-6) et, à l’inverse des monnaies, diminuent régulièrement au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la côte du Pont, d’où les amphores pénètrent vers l’intérieur, tandis que les monnaies suivent les voies terrestres, le long des fleuves venant de l’Egée. Pour autant, l’interprétation de la diffusion de certaines émissions pose problème. C’est le cas d’une série extrêmement abondante de Maronée, pour la plupart en bronze, même si certaines pièces présentent des traces d’argenture. Le droit présente un cheval au galop et le revers un pied de vigne chargé de quatre grappes : c’est un type couramment employé par le monnayage d’argent qui n’est pas utilisé autrement pour le numéraire de bronze. Ces pièces devaient circuler pour la valeur d’un triobole. Constatant le nombre très élevé des trouvailles en Thrace, E. Schönert-Geiss proposait d’y voir une série frappée par Maronée pour les Thraces dans les années 398-348, cependant que P. Franke pensait à une émission de nécessité au moment de la prise de la cité par Philippe II, qui aurait interdit à Maronée de frapper désormais monnaie (Schönert-Geiss 1987, n° 598-929 ; Franke 1997, 661-63 ; Picard 1999, 346). Ces hypothèses sont douteuses et la date proposée est trop haute, à en juger par des contextes de certaines trouvailles en Grèce (où elles sont nombreuses, même si c’est avec moins d’abondance qu’en Thrace) ; les contextes nous orientent vers le début du IIIe s. Ce monnayage exceptionnel entre incontestablement dans le cadre des relations entre Grecs et Thraces, mais il n’a pas encore reçu d’interprétation satisfaisante. IV. En 168, la destruction du royaume de Macédoine par Rome ouvre une ère nouvelle dans les rapports économiques entre Grecs et Thraces. Par delà le royaume, ce sont toutes les relations entre les aristocraties guerrières des deux peuples qui sont frappées. L’arrêt de l’engagement de mercenaires en Grèce ferme aux jeunes Thraces la voie utilisée depuis près de deux siècles pour faire fortune. Les rapports des dynastes thraces avec les autorités romaines sont bien différentes de celles avec les
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Macédoniens, puisque Rome n’embauche pas de mercenaires, même si elle utilise des auxiliaires, et n’a pas d’autre objectif dans la région que de maintenir la paix dans la province de Macédoine. Les Thraces, comme les autres peuples des Balkans, semblent avoir réagi de deux manières. D’une part, ils ont cherché à se procurer par des raids de pillage ce qu’ils ne pouvaient plus obtenir par le jeu des amitiés diplomatiques. D’où une série de raids dévastateurs qui se multiplient à partir de la seconde moitié du IIe siècle. A ces raids, les Romains répondent par des opérations punitives qui pénètrent de plus en plus loin dans l’intérieur, jusqu’au Danube. D’autre part, certains vont chercher de l’embauche ailleurs, et c’est ainsi que se sont établis des contacts avec le roi du Pont, Mithridate VI, qui était à la recherche de soldats et qui pouvait agir aussi bien depuis le royaume du Bosphore Cimmérien au Nord-Est qu’à partir des cités du Pont Gauche. Les guerres des Romains en Thrace sont très mal connues (Danov 1979a, 21-185) : les Guerres illyriennes d’Appien ne nous concernent guère et la période correspond à un creux dans l’historiographie grecque (les livres historiques de Poseidonios d’Apamée et de Strabon sont perdus) et latine (il ne subsiste de Tite-Live que les periochae), à un moment où l’attention des contemporains se focalise sur les troubles internes à la République. Il ne nous ne reste qu’une chronologie très sèche des guerres, d’où ne surnagent que les noms du magistrat romain et du peuple combattu ainsi que le résultat de la campagne. La première armée à affronter des Thraces fut celle qui rentrait d’Asie Mineure en 188. Mais le début des opérations qui nous intéressent est marqué par l’invasion de 119 et la défaite de Sextus Pompée dont le décret de Lété (Syll3 700) apporte un témoignage saisissant. Dans les années suivantes, Rome sera amenée à envoyer régulièrement en Macédoine des armées placées sous le commandement de consuls ou d’anciens consuls. Après une brève relâche d’une vingtaine d’années, qui n’empêche pas l’organisation de plusieurs expéditions à l’intérieur de la Thrace, les opérations reprennent avec force à l’époque de Sylla. L’action en sous-main de Mithridate à cette époque est affirmée par les historiens anciens, en particulier Appien (Mithr. 55) et Plutarque (Sylla 23). Des contingents thraces participent à l’occupation de la Thrace et de la Macédoine par les armées pontiques en 87 et en 86, ce qui entraîne une expédition punitive de Sylla pendant la trêve qu’il a imposée aux armées de Mithridate après ses victoires en Grèce. Son succès fut sans lendemain comme le montre le raid des Scordisques et des Maides en 84 qui les conduisit jusqu’à Delphes. La contre-attaque de L. Cornelius Scipio poursuivit les pillards jusqu’au Danube. Le dernier épisode que nous relèverons est l’exploit du proconsul C. Scribonius Curion qui, nous apprend Festus (7.4), soumit les Dardaniens et les Mésiens et fut le premier des généraux romains à parvenir sur le Danube11 : le personnage fut consul en 76, puis proconsul en Macédoine en 75-72. Nous laisserons de côté les guerres contre Burebista qui ne concernent plus les monnayages grecs. En effet, ces opérations sont marquées par d’importants phénomènes monétaires. Nous n’avons aucune précision sur les détails de ces campagnes et donc sur les opérations de nature financière ou économique qui les accompagnent. Tout au plus Salluste (Iug. 38) et Appien (Num. 3) nous informentils de la présence de deux ailes de cavaliers thraces en Afrique. Le célèbre gladiateur révolté Spartacus, avait lui aussi été miles de l’armée romaine, c’est-à-dire auxiliaire. De tels recrutements ont dû être nombreux chez les Thraces traditionnellement alliés des Romains comme les Denthelètes. Pour analyser les faits monétaires il faut donc recourir aux trésors, très nombreux pour la période qui va de l’extrême fin du IIe siècle jusque vers 80 av. J.-C. On constate des flux monétaires originaux et très importants, qui utilisent des espèces différentes de celles des périodes précédentes : en particulier des deniers romains ainsi que des drachmes d’Apollonia et de Dyrrachion12, des tétradrachmes de Macédoine Première et des émissions aux types d’Aesillas, des
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Autres sources sur l’expédition, Paunov et Prokopov 2002, 108. Voir Preda 1998. Conovici a relevé 254 localisations de trouvailles isolées ou de trésors des monnaies des deux cités, de la Grèce aux Carpathes (Torbagyi 1993, 119-22 ; Paunov et Prokopov 2002 ; Gjongecaj et Picard, sous presse).
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tétradrachmes récents de Thasos et de Maronée, ainsi que les derniers alexandres frappés par les cités du Pont Gauche. La présence de quelque 25.000 deniers romains de la fin du IIe siècle et du début du Ier dans la vallée du Danube, alors que ces pièces sont totalement absentes de l’Est grec (Crawford 1969), paraît bien indiquer que la guerre a été en partie financée par de l’argent romain13. Les troupes romaines et les commerçants sont venus depuis les ports d’Illyrie du Sud, ce qui explique l’afflux, limité à cette période, de drachmes d’Apollonia et de Dyrrachion. Retrouvées dans des trésors souvent différents, les monnaies à types grecs posent des problèmes particuliers, notamment les très nombreux tétradrachmes de Thasos ou de Maronée qui circulent surtout en Thrace, plus particulièrement en Bulgarie, donc au Sud de la zone des deniers et des drachmes à la vache allaitant. Ils ont longtemps été considérés comme une partie du monnayage ordinaire de la cité et on a pensé trouver dans leur diffusion une indication du dynamisme économique des deux cités à cette époque (Pouilloux et Dunant 1958, 7-9. Schönert-Geiss 1987, 182201). L’hypothèse d’un monnayage à fonction purement commerciale a été à juste titre rejetée. Mais la proposition de M. Crawford de n’y voir que des imitations ne peut pas non plus être retenue. Il faut distinguer entre les premières émissions qui datent du début du monnayage à flan large, comme le montre la présence de quelques pièces dans le trésor de Bakërr (Morkholm 1984, 38-39. Picard et Gjongecaj 2001) et le gros de ce monnayage dont la frappe est à placer dans les années 110100 à 80, comme l’a montré Fr. de Callataÿ (1991, 213-26 ; 1993, 2-4, avec Prokopov 1994, 37-39). Il ne me paraît pas douteux que l’émission de ces « tétradrachmes à types thasiens », dont un groupe a été frappé par le Romain Q. Sura, est à mettre en relation avec les guerres menées par Rome dans les Balkans à la fin du IIe siècle, jusqu’au temps de Sylla. Il faut conclure : il y a toujours eu des échanges économiques entre Grecs et Thraces, qui sont allés en s’amplifiant considérablement depuis l’époque archaïque. Malgré les obstacles opposés par le caractère massif du pays thrace, des régions de plus en plus vastes sont concernées, jusqu’à englober la totalité de la péninsule. Deux produits sont signalés par nos sources, le vin, très prisé des Thraces, et les métaux, convoités par les Grecs14. Le développement des échanges s’accompagne de phénomènes monétaires originaux qui ne se retrouvent nulle part ailleurs dans le monde hellénistique. Les monnaies permettent de caractériser quatre phases successives dans les contacts, depuis la première association dans l’exploitation des minerais précieux jusqu’à l’intégration complète de la péninsule dans l’Empire romain. Le facteur le plus important de ces échanges, c’est l’homme, qu’il vienne comme emporos ou comme spécialiste au service des rois thraces, qu’il soit déporté comme esclave ou qu’il s’expatrie comme guerrier. Ces échanges humains ont concerné des dizaine de milliers d’individus. Ce sont eux qui, à côté des transactions purement commerciales, expliquent le caractère exceptionnel des mouvements financiers. L’activité de ces hommes a contribué à la formation d’un espace géopolitique homogène, dominé par les relations entre les aristocraties guerrières des deux peuples, qu’elles aient pris des formes pacifiques ou qu’elles se soient traduites par des confrontations violentes.
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Crawford 1977, 117-24 et 1985, 229-33, propose une autre hypothèse. Danov 1979b, 247-48, en cite un remarquable écho chez Lucien, Fugitifs 25.
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