Remarques sur le monnayage de bronze macédonien avant Philippe II |
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PICARD (Olivier) – Remarques sur le monnayage de bronze macédonien avant Philippe II BSFN mai 2003 Les rois des Macédoniens, qui se sont succédés depuis Archélaos (410-319) jusqu’à Perdiccas, qui régna jusqu’en 360, avant que son jeune frère, Philippe II, lui succède, ont frappé un très riche monnayage de bronze, qui présente bien des traits originaux. On ne dispose pas de corpus de celui-ci, mais les différentes variétés ont été présentées dans leurs grandes lignes par H. Gäbler dans ses Antiken Münzen von Makedonia und Paionia[1] et ont fait l’objet d’une nouvelle étude par U. Westermark[2], qui apporte de nombreux compléments et améliorations. En attendant la publication des trouvailles faites dans les fouilles de grands sites macédoniens[3], comme ceux de Vergina, l’ancienne Aegae et de Pella, les deux capitales royales, les fouilles d’Olynthe peuvent nous donner une idée du volume des différentes émissions[4]. Notons au passage que la datation assurée à la fin du Ve siècle des premières émissions assure que les bronzes royaux macédoniens constituent une des plus anciennes utilisations monétaires de ce métal, du moins en Grèce (je laisse de côté la Sicile, qui a joué un rôle pionnier dans ce domaine) : il semble bien, d’après les fouilles de Corinthe, que le monnayage de bronze soit apparu à Corinthe, au début de la guerre du Péloponnèse, dans les années 430, et il est vraisemblable que l’idée en soit venue de Sicile et qu’elle soit passée de là en Chalcidique[5]. Comme le montre le tableau ci-dessous, réalisé à partir des données réunies par U. Westermark, les types monétaires macédoniens nous fournissent trois données, le nom du roi, le type de droit, qui paraît étroitement associé au roi puisqu’il semble bien changer presque régulièrement d’un règne à l’autre[6] (sauf toutefois dans le cas d’Amyntas II et de Pausanias, le type étant repris presque tel quel, par delà le règne d’Amyntas III, par Perdiccas II), tandis que le même type perdure durant tout le règne, en tout cas pendant toute la durée du monnayage d’un roi (avec tout au plus de légères variations possibles en fonction du module), et le type du revers, qui, en revanche, varie à l’intérieur d’un même règne, selon des règles qui nous échappent. Ces bronzes royaux macédoniens posent toutes sortes de problèmes : je me contenterai aujourd’hui d’en évoquer deux. Le premier tient à la difficulté qui subsiste à mettre en relation la succession des séries monétaires reconstituée par les numismates et la liste des rois, telle qu’elle nous est transmise par les historiens anciens. A vrai dire, l’histoire de la Macédoine avant Philippe II, qui est très troublée du fait des nombreux assassinats et des tentatives d’usurpation, nous est très mal connue : c’est le cas par exemple pour la période d’incertitudes qui s’étend entre l’assassinat d’Alexandre II et le moment où son frère Perdiccas II est en mesure d’exercer réellement le pouvoir. Cela tient à l’état de nos sources qui, en dehors de quelques mentions éparses et pas toujours assurées, se limitent à de brèves indications dans Diodore de Sicile, à de rapides allusions dans Aristote et à un résumé très romancé et peu fiable de l’histoire macédonienne par Justin. La difficulté la plus sérieuse est posée par un des rois qui ont porté le nom d’Amyntas, celui à qui les Modernes ont attribué le numéro II et qu’ils identifient à un Amyntas dit le Petit. Ce dernier est mentionné par Aristote, Politique V,X, 16, qui le fait figurer dans une liste de souverains assassinés pour des raisons sexuelles. Comme un Amyntas apparaît dans des listes de chronographes tardifs, comme Syncellos ou Eusèbe, entre Aéropos et Pausanias, on admet généralement[7] que, même s’il n’a pas retenu l’attention de Diodore, Amyntas le Petit, alias Amyntas II, aurait régné quelques mois, voire seulement quelques semaines dans le courant de l’année 494/3, où il faut également placer la fin du règne d’Aéropos, tout le règne de Pausanias et le début de celui d’Amyntas III : cela laisse fort peu de temps à Amyntas le petit, dont, à vrai dire, le seul fait connu est qu’il fut assassiné. Or le monnayage qu’on lui attribue présenterait du règne une toute autre image. Les bronzes
au nom d’Amyntas doivent être répartis entre deux séries. On s’accorde à donner à l’Amyntas classé en numéro III la première qui a pour type de droit une tête d’Héraclès, imberbe sur ses grands bronzes, barbu sur les modules plus petits, la barbe servant en quelque sorte d’indicateur de valeur, selon une pratique que la cité voisine de Thasos utilisera à son tour un peu plus tard[8]. La règle iconographique que j’énonçais ci-dessus, attribuant un type du droit à un règne, amène à donner à un autre Amyntas la seconde série, qui présente une tête de jeune homme coiffé du strophion : il n’y a alors qu’amyntas le Petit de disponible. Mais il faut bien alors reconnaître que la variété (et la richesse ?) du monnayage ne correspond pas à la brièveté du règne et que l’on constance la même discordance pour le monnayage de Pausanias à la tête juvénile également coiffée d’un strophion : comment concilier la frappe de deux ou trois émissions aux types de revers différents en l’espace de quelques semaines ? Ou faut-il en conclure qu’il existe une discordance grave entre les données de nos sources littéraires et les conclusions tirées de la reconstitution de l’histoire du monnayage ?
Le second point que je voudrais aborder est celui de la valeur de ces pièces, question toujours délicate pour des monnaies de bronze, et pourtant d’une importance capitale si on veut essayer de comprendre l’utilisation de la monnaie[9]. Quatre modules ont été frappés par les rois, qu’U. Westermark a désignés par des lettres : C pour le plus petit, autour de 1 g pour 11 mm de diamètre, qui n’est utilisé qu’au tout débit de la période, sous Archélaos, puis à nouveau sous Amyntas III, et qui réapparaîtra sous Philippe II ; B pour le module plus commun, utilisé par tous les rois jusqu’à Amyntas III, qui pèse entre 2 et 3 g pour 13/14 mm de diamètre ; A pour un module de quelque 4 g pour 16/17 mm de diamètre, qui apparaît sous Amyntas III, qui est le seul connu sous le règne d’Alexandre et qui reste le plus commun sous Perdiccas ; Enfin le module le plus lourd, que Mme Westermark appelle AA et qui pèse quelque 8-9 g pour 18-20 mm de diamètre[10] : apparu sous Perdiccas, il sera abondamment utilisé sous Philippe II et sous Alexandre le grand. Cette discordance dans la désignation des modules depuis C jusqu’à A / AA attire évidemment l’attention, car il est bien certain que Mme Westermark connaît son alphabet bien au-delà de la lettre D et si elle n’a pas réparti les quatre modules entre les lettres A et D, c’est qu’elle avait ses raisons, même si elle ne les révèle pas dans son article. On est amené à penser qu’une difficulté se cache là-dessous et je crois pouvoir supputer que c’est parce que les bronzes grecs se répartissent ordinairement, surtout au IVe siècle, en trois modules. L’épigraphiste anglais Tod a montré, à partir des indications de divers comptes financiers gravés sur pierre[11], que les chalques, qui constituent toujours le module le plus petit[12], se répartissent en deux catégories : les systèmes où le chalque vaut 1/12e d’obole, qui sont de loin les plus nombreux au IVe s., et ceux où le chalque vaut 1/8e d’obole, ce qui est le cas à Athènes et dans les royaumes hellénistiques, qui s’inscrivent bien sûr dans la tradition monétaire d’Alexandre le grand et de Philippe, donc dans la tradition macédonienne. Comme Athènes ne commence à frapper monnaie de bronze que relativement tard, bien après les premiers rois macédoniens et même après le début du règne de Philippe, peut-être même seulement sous le règne d’Alexandre[13], mieux vaudrait parler, plutôt que de système attique, de système macédonien. Reste à savoir quand celui-ci apparaît. Il a pu être adopté soit dès le début de la frappe du
bronze soit à l’occasion d’une réforme monétaire qui ferait passer le chalque macédonien, jusque là tarifé comme à Corinthe au 1/12e d’obole, à la nouvelle valeur d’un 1/8e. U. Westermark estime que la pièce de 8-9 g vaudrait une obole. J’ai peine à la suivre sur ce point. Si le monde hellénistique a certainement frappé des oboles en bronze de ce poids, par exemple en Egypte, ce ne paraît pas être le cas avant l’extrême fin du IVe siècle. Je prendrais à nouveau pour exemple la cité voisine de Thasos. Des bronzes de 8-9 g commencent à y être frappés vers 360, peu après la date retenue pour la Macédoine : pesant en moyenne six fois le poids d’un chalque, qui a ici la valeur de 1/12e de l’obole, ce sont certainement des hémioboles et je considère que c’est également le cas des bronzes lourds de Perdiccas, comme des pièces équivalentes de Philipe II. Si U. Westermark fait des pièces AA des oboles, c’est qu’elle estime que le système macédonien remonte aux origines de la frappe du bronze, dont elle croit pouvoir reconstituer de la sorte l’échelle des valeurs :
AA A B C
Obole en bronze Hémiobole Quart d’obole Huitième
8 chalques 4 chalques 2 chalques chalque
Ca 8-9 g Ca 4-5 g Ca 2-3 g Ca 1-2 g
On remarquera toutefois que cette échelle a un caractère théorique, moins parce que le système n’a pas été mis en place en une seule fois, que surtout parce que les quatre modules n’ont jamais été mis en service simultanément : sous Amyntas III, qui en a émis le plus grand nombre et qui a introduit le module A, seuls trois modules circulent (A, B et C), ce qui est conforme à la pratique monétaire des cités contemporaine ainsi qu’à celle du royaume de Macédoine sous Philippe II et sous Alexandre, qui frappent à nouveau des chalques ainsi que hémioboles (module AA) et des quarts d’obole (module A). J’en conclurais donc volontiers que la Macédoine a connu deux systèmes divisionnaires de la monnaie de bronze, le premier emprunté à Corinthe, le second mis en place par un roi qui reste à identifier. Ce pourrait être Amyntas III, à moins que ce ne fût Perdiccas lorsqu’il introduisit l’hémiobole en bronze. Archélaos a frappé des chalques au 1/12e d’obole et un module plus lourd qui semble être un 1/6e d’obole (dichalque[14]). C’est ce module qui est frappé exclusivement sous les règnes suivants. Amyntas III innove en créant un double, le module A, qui doit être un tiers d’obole. La tradition historique rapporte un expédient financier imaginé par Perdiccas conjointement avec le stratège athénien Timothée, lorsque tous deux assiégeaient Olynthe, en 364[15]. L’argent vint à manquer pour payer aux troupes athéniennes et sans doute aussi macédoniennes la « pentedrachmia », cette somme de somme de cinq drachmes qui devait être versée à intervalle régulier (trois fois par mois ?) aux soldats pour leur permettre d’acheter leur nourriture quotidienne. Timothée pallia le manque de métal précieux en frappant pour la première fois de la monnaie de bronze. Il semble bien que Perdiccas se soit lui aussi à une opération monétaire nouvelle, mais celle-ci est incompréhensible dans le texte qui nous a été transmis qui a été corrompu. Récemment S. Psôma a fait justice dans la RN de certaines hypothèses sur la
pentedrachmia[16]. Il faut même, comme je viens de le dire, renoncer à voir dans celle-ci une pièce et donner au mot son sens habituel en grec de somme d’argent d’une valeur de cinq drachme. Ce pourrait être à cette occasion que Perdiccas introduisit l’hémiobole en bronze en changeant l’échelle de valeur de monnayage pour adopter un système divisionnaire compatible avec les divisions de l’obole attique.
Bronzes royaux macédoniens (409 – 360)
Archélaos (410-399) B Masque de lion Protomé taureau Protomé sanglier Protomé sanglier 2-3 g 13/4 mm LXIX 9[17]
B
2,25 g 1g
13/4 mm
LXIX 10
C
11 mm
LXIX 11
Aéropos (398/395/4) B Tête au pétase Protomé sanglier 2,5 g 13/4 mm LXIX 15
B B
Cheval debout 2-3 g 13/4 mm Lion rongeant 2 g os Protomé lion 2g 13/4 mm
LXIX 16 LXIX 17
B
13/4 mm
LXIX 18
Amyntas le Petit (394/3) B Tête juvénile au casque strophion Protome loup dr 2g 13/4 mm LXIX 21
B
2g
13/4 mm
LXIX 22
B
Protome loup g
2g
13/4 mm
LXIX 23
Pausanias (394/3) B Même tête juvénile Protomé sanglier Protomé lion 2-3 g 13/4 mm LXIX 28
B
2-3 g 13/4 mm
LXIX 29
Amyntas III (393-370) A Héraclès imberbe Aigle + serpent 4g 16/17 mm LXX 34
B
Héraclès barbu
Protomé sanglier
2g
13/4 mm
LXX 35
C
Arc et massue 1 g X Amyntas massue Tête de sanglier 1g
11 mm
LXX 36
C
11 mm
LXX 37
C
0.54
11 mm
LXX 38
Alexandre II (370-368) A Tête juvénile au cheval strophion 4g 16/17 mm LXX 39-42
A
cavalier
4g
16/17 mm
LXX 43
Perdiccas II ( ? – 360)
AA
Héraclès imberbe
Lion javelot
8-9 g 18-20 mm
LXX 46
A A A
Lion javelot taureau Aigle tête arr
4g 4g
16/17 mm 16/17 mm 16/17 mm
LXX 47-8 LXX 49 LXX 50
[1] H. GÄBLER, Antiken Münzen von Makedonia und Paionia II (1935), p. 155-162, pl. XXIX-
XXX.
[2] U. Westermark, "Remarks on the regal Macedonian Coinage: ca 413-359 B.C.", Kraay-
Morkholm Essays (1989), p. 301-315.
[3] Mais I. Touratsoglou me dit qu’il n’y a pas grand chose à en attendre. Signalons ici qu’un bronze
attribué à Amynts ILI à été trouvé à Thasos.
[4] D. M. ROBINSON, Olynthus VI (1933); Olynthus XIV (1952); D. M. ROBINSON – P.-A.
CLEMENT, Olynthus IX (1938).
[5] Voir la remarquable synthèse de S. PSOMA, Olynthe et les Chalcidiens de Thrace, Etudes de
numismatique et d'histoire (2001).
[6] La situation est différente pour les statères d’argent, où un même type de droit est partagé par
Archélaos (qui a fait également usage d’un autre type), Aéropos, Amyntas II et Pausanias, tandis qu’Amyntas III (à qui on attribue aussi un autre droit) et son fils Perdiccas font usage de la tête d’Héraclès, barbu pour le premier, imberbe pour le second.
[7] Discussion des documents et des problèmes chronologiques par N. HAMMOND et G.T.
GRIFFITH, A History of Macedonia II (1979), p. 168-171, que j’ai utilisée pour tout ce concerne la chronologie et les événements.
[8] Cf. mon exposé in Y. GRANJEAN – Fr. SALVIAT, Guide thasos (2000), p.308. [9] Voir les contributions au débat publié dans la RN 1998. [10] Ce sont naturellement des valeur moyenne, susceptibles d’écarts assez importants, surtout pour
les poids.
[11] M. N. TOD, "Epigraphical Notes on Greek Coinage, I ", NC 1945, p. 108-116. [12] Nos recherches exposées RN 1998 l’ont confirmé.
[13] J. KROLL, The Greek Coins, Agora XXVI (1993), p. 27 et 321, place l’introduction du
monnayage de bronze à Athènes vers le milieu du IIIe s, tandis que Chr. HABICHT, Athènes hellénistique (2000), p. 42, préfère attribuer la mesure à Lycurgue, après 338.
[14] A en juger par les comptes, les Anciens ont compté les bronzes lourds comme des fractions de
l’obole plutôt que comme des multiples du chalque.
[15] L’anecdote est rapportée quatre fois, par le Ps-Aristote, II,2, 23a Economiques et par Polyen,
Stratagèmes, III,10,1 - III,10,14 et IV,10,2. Malgré des variantes qui indiquent des sources intermédiaires différentes, l’identité des personnages et surtout du déroulement du stratagème, ainsi que de nombreuses rencontres de vocabulaire assurent que le premier récit remonte à un seul historien.
[16] S. PSOMA, "Ta;" palaia;" pentedrachmiva". Un stratagème de Polyen et le monnayage
d'argent des rois de Macédoine de 413 à 360 av. J.-C.", RN 155, 2000, p. 123 - 136
[17] Les numéros renvoient aux planches de l’article d’U. Westermark, cf. n. 2.